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Apprendre à attendre

France Paradis_OKPour développer leur plein potentiel, nos enfants ont besoin d’apprendre à attendre et à vivre de la frustration. France Paradis

La jeune maman venait de déposer son bébé sur la table à langer et commençait à le déshabiller doucement quand le grand frère de 4 ans s’est approché pour lui demander de décoincer quelque chose dans son jouet. La maman se retourne et lui dit d’attendre qu’elle termine avec bébé. Mais le grand garçon insiste et tire sur la veste de sa mère. Celle-ci se retourne en gardant une main sur son bébé et répète qu’il doit attendre. Et là (un classique !), il s’écrase par terre en hurlant que sa mère doit décoincer le jouet TOUT DE SUITE. La maman tente de le calmer tout en se dépêchant avec bébé. Mais la crise ne se résorbera pas et ils quitteront tous les trois le CLSC dans un torrent de larmes et de cris.

Ces moments-là sont difficiles pour toutes les jeunes mamans. Mais j’ai encore plus de peine pour tous ces enfants qui n’ont pas appris à attendre. Ils n’ont pas acquis la capacité de vivre la frustration, d’attendre avant d’obtenir ce qu’ils veulent. C’est pourtant une aptitude fondamentale pour vivre en société et développer son plein potentiel.

En 1970, Walter Mischel et son équipe de psychologues ont réalisé une expérience très célèbre : l’expérience de la guimauve. Dans une pièce sans rien pour le distraire, un enfant de 4 ans recevait une grosse guimauve dans une assiette. On lui disait qu’il pouvait choisir de la manger tout de suite. Mais, ajoutait l’instructeur, si tu n’as pas mangé la guimauve quand je reviendrai, je t’en apporterai une deuxième et tu pourras les manger toutes les deux. Les enfants devaient attendre le retour de l’instructeur pendant 15 minutes. Sur les 600 enfants ayant pris part à l’expérience, une minorité (6 %) a mangé la guimauve tout de suite ! Le tiers des enfants a réussi à tenir pendant 15 minutes pour obtenir la deuxième guimauve, et le reste de la cohorte a patienté plus ou moins longtemps (mais moins de 15 minutes) avant d’avaler la friandise.

Quinze ans plus tard, les chercheurs ont retrouvé les mêmes enfants et se sont rendu compte que ceux qui avaient été capables de retarder la gratification avaient été beaucoup moins nombreux à abandonner leurs études. Ils avaient aussi des revenus sensiblement plus élevés que les plus impulsifs. Ceux qui n’avaient pas été capables d’attendre avaient développé davantage de problèmes d’alcool et de drogues. Les chercheurs ont démontré que les enfants peu patients étaient également plus susceptibles d’avoir des problèmes de comportement, tant à l’école qu’à la maison. Et que ces problèmes perduraient dans le temps.

C’est dire à quel point la capacité de vivre de la frustration fait une différence dans la vie !

Il ne s’agit pas seulement de patience. Il s’agit d’être capable de renoncer à un bénéfice immédiat dans le but d’obtenir davantage plus tard. Il s’agit d’apprendre à contenir l’impulsivité et à envisager les bénéfices de retarder l’action. Je me demande combien d’enfants occidentaux, en 2016, parviendraient à laisser défiler les 15 minutes prescrites par l’expérience…

En relisant cette recherche fascinante, je me suis demandé à quel point j’étais moi-même capable d’attendre la deuxième guimauve. Car comment l’exiger des enfants si nous en sommes nous-mêmes incapables ?

À quel point suis-je capable d’attendre qu’un tout-petit s’habille tout seul au lieu de le faire à sa place ? À quel point suis-je capable de garder ma sérénité devant la frustration que provoque chez moi quelqu’un qui ne comprend pas mes explications pour la troisième fois ? Suis-je capable de résister à la satisfaction d’aller voir ce qu’annonce la petite cloche d’un nouveau message sur Facebook ? Ou le signal d’un nouveau texto ? Puis-je résister à l’idée d’aller jouir du printemps plutôt que d’écrire ce papier…?

France Paradis

Source: Enfants Québec, avril 2016

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