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Faire un bébé toute seule

Crédit: Shutterstock

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Elles n’étaient pas en couple lorsqu’elles ont décidé d’avoir un enfant. Délibérément, elles se sont lancées seules dans l’aventure de la maternité, avec tout ce que cela comporte de joies et de fiertés, mais aussi de défis et de sacrifices. Maude Goyer

« Tu gagnes tous les câlins mais aussi toutes les coliques, les otites, les crises… et les voyages nocturnes à l’urgence ! » Voilà comment Any décrit sa vie de mère monoparentale. Aujourd’hui maman de Rosemary, 9 ans, c’est à 35 ans que la Montréalaise a décidé de faire un bébé toute seule. Elle venait de vivre une rupture lorsque son médecin lui a parlé d’insémination. « On était en 2006 et le congé parental bonifié arrivait au Québec, raconte-t-elle. J’ai bien réfléchi. J’avais été très malade dans les années précédentes et j’avais remis de l’ordre dans mes priorités. J’ai fait trois cycles d’insémination avant de tomber enceinte. »

Indépendante et fonceuse, Any a consulté peu de gens avant de prendre sa décision. Elle s’est ouverte à un « comité restreint » : sa meilleure amie, sa sœur, ses parents. « Ils ont bien réagi, même mes parents, qui n’avaient entendu parler d’insémination que pour les vaches », dit-elle en pouffant de rire.

Sandra, 38 ans, a elle aussi gardé le secret. Tombée enceinte après une aventure lors d’un voyage à l’étranger, elle a attendu d’avoir passé le cap des trois mois de grossesse avant d’en parler. « J’avais beaucoup de temps et d’amour à donner. Je ne voulais pas qu’on essaie de me dissuader, dit la maman de Laurie, 6 ans. Je voulais que ce soit ma décision à moi seule. »

Sandra, comme Any, souhaitait ardemment être mère. Le désir d’avoir un enfant peut devenir une priorité, quoi qu’il en coûte, croit Claudette Guilmaine, travailleuse sociale et auteure de Parent au singulier – La monoparentalité au quotidien (Éd. du CHU Sainte-Justine). « Le besoin d’être mère est réel et très fort chez certaines femmes, explique-t-elle. Et il n’y a pas de contexte parfait pour l’assouvir. »

Parlez-en à Isabelle qui, après plusieurs fausses couches, était en plein processus d’adoption internationale avec son amoureux lorsque celui-ci l’a quittée, brutalement. Bouleversée, la jeune femme en peine d’amour a eu à faire un choix déchirant. « Disons qu’adopter seule, ça change la perspective, confie la maman de Nicolas, 7 ans. Ça a été une démarche hautement émotive. Je n’arrêtais pas de me demander : “Est-ce que je rends service à cet enfant-là, lui qui n’aura pas de père ?” » Isabelle a finalement écouté son cœur. « Toutes les fibres de mon corps me disaient : “Go for it !” »

Évolutions sociales
Sans être commun, ce choix n’est plus rare. Selon les plus récentes données de Statistique Canada (2011), il y a 365 515 familles monoparentales au Québec, ce qui représente 28,7 % de l’ensemble des familles. De ce nombre, 76 % sont dirigées par une femme. Cependant, aucun chiffre n’existe con-cernant celles qui choisissent délibérément cette voie.

La psychanalyste et médecin française Fabienne Kraemer, auteure de Solo, No Solo – Quel avenir pour l’amour ? (éd. PUF), constate que de plus en plus de femmes séparent la parentalité de la sexualité et de la conjugalité. « À 20 ans, une femme cherche le père de ses futurs enfants, affirme-t-elle. À 35 ans, elle cherche un compagnon de vie. » Si, entre les deux, elle n’a rencontré personne et que son désir d’enfant n’a pas été assouvi, elle le satisfera seule – et trouvera un amoureux après.

« Aujourd’hui, avoir un enfant seule est un choix parmi d’autres, dit Denyse Côté, sociologue et directrice de l’Observatoire sur le développement régional et l’analyse différenciée selon les sexes (ORÉGAND). Mais ça n’a pas toujours été le cas. Dans les années 1950-1960, les femmes qui ne se mettaient pas en couple étaient montrées du doigt. Et si elles tombaient enceintes, elles étaient couvertes de honte et fortement réprimées. Aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement accepté par 100 % de la population, mais c’est toléré. Ça ne fait plus sourciller. »

Les normes sociales ont beaucoup changé. Les femmes sont autonomes financièrement. Elles sont éduquées, elles travaillent, elles ont confiance en elles. « Le développement technologique leur permet également de faire le choix d’avoir un enfant sans avoir recours à un partenaire sexuel », souligne la sociologue.

Apprivoiser la solitude
Toutes les conditions sont réunies, soit. Mais la décision n’en demeure pas moins lourde de conséquences. « Ce qui guette les parents monoparentaux, qu’ils le soient par choix ou contre leur gré, c’est l’insécurité et la précarité financières, en plus de l’isolement et de la fatigue », affirme Mme Guilmaine. Any, Sandra et Isabelle sont d’accord : il faut être faite forte. « Ça prend un sacré bon réseau », lance la première. « Je n’ai pas dormi plus de deux heures d’affilée les huit premiers mois », avoue la deuxième. « Il n’y a personne sauf toi pour se lever la nuit ou aller à la “pratique” de hockey, personne pour remettre en question ta façon d’éduquer ton enfant », admet la troisième. Bref, le dévouement, complet et entier, n’est pas une option : c’est une obligation. « L’erreur serait de sous-estimer le temps, l’énergie et l’attention nécessaires », ajoute Isabelle.

Éduquer un enfant seule, c’est aussi se heurter à ses limites personnelles. La mère monoparentale doit trouver l’équilibre entre la proximité avec son enfant et l’autorité. « Si je chicane ma fille et que je me fâche contre elle, qui va l’aimer ? s’interroge Sandra, songeuse. Je ne veux pas qu’elle doute de mon amour, car je suis son seul parent. » Selon Mme Guilmaine, sans rétroaction avec un autre adulte, le danger est de « ne pas avoir de distance par rapport à une situation et de ne pas pouvoir comparer les façons de réagir ». Mais elle juge alarmiste de dramatiser à ce sujet : ce n’est pas parce qu’on ne vit pas avec un partenaire que l’enfant est élevé en vase clos. Grands-parents, professeurs, amis, gardiens… il y aura forcément d’autres adultes importants dans sa vie.

Vie amoureuse difficile
Des regrets ? Les trois mères n’en ont aucun… mais confessent que leur vie amoureuse a beaucoup souffert du grand débarquement – et en souffre toujours. Elles sont toutes trois célibataires à ce jour. « Je suis sold out dans mes cases horaires, reconnaît Any, qui travaille dans les communications. Mais ma vie n’est pas finie ! » Sandra est plus sombre : « J’ai renoncé, laisse-t-elle tomber. Je n’ai pas beaucoup de temps ni pour les sorties, ni pour le sport, encore moins pour rencontrer quelqu’un. »

Isabelle court elle aussi après son temps. Mais en plus, la chef d’entreprise doit gérer les perceptions : elle et son fils « noir, pas chocolat au lait, noir », précise-t-elle avec un sourire dans la voix, attirent les regards. « Ils sont bienveillants la plupart du temps, mais nous avons fait l’objet de commentaires racistes, blessants. Je répète à Nicolas que nous sommes un pont, un pont entre les Blancs et les Noirs, et qu’au fond, nous sommes tous pareils. » Tout est une question de perspective, au bout du compte. « Le regard des autres va changer en fonction de notre propre regard sur notre situation, conclut Claudette Guilmaine. Et si le parent est en paix avec son choix, l’enfant le ressentira aussi. »

Crédit: Valérie Laliberté

Crédit: Valérie Laliberté

Et les pères ?

« Ce n’était pas un coup de tête, c’était très réfléchi et assumé. » L’auteur et dessinateur Tristan Demers (créateur de la série Gargouille et animateur de l’émission jeunesse Dessinatruc à ICI Radio-Canada Télé) a adopté seul, à 32 ans, un garçon de 2 ans. C’était en 2004. Le processus a été relativement facile. « En moins de deux ans, Samuel était à mes côtés, chez moi, raconte-t-il. Je savais que je voulais être père. À 12 ans, mon idée était déjà faite. J’ai entamé les démarches, sans en parler à personne. Ça a pris une bonne année avant que je m’ouvre à mes proches à ce sujet. »

Ce n’était pas par peur du jugement mais pour aller au bout de sa décision, sans risques de bifurquer. « Je ressens une urgence de vivre, je suis un gars d’action. Il faut être fait solide pour avoir un enfant seul, mais c’est une aventure qui convenait à ma personnalité. »

Nuits blanches, rendez-vous médicaux, emplettes et devoirs, Tristan Demers connaît. Et assume. « J’aime ça, être papa, j’aime l’odyssée parentale. J’aime aussi le défi : les enfants, c’est comme un miroir, ils mettent en relief toutes tes bibittes… » Sa tribu est aujourd’hui composée de quatre enfants : son fils adopté (qui a maintenant 13 ans), le fils qu’il a eu avec son ex-conjointe, sa fille issue de son union avec son amoureuse actuelle et la fille de celle-ci. « C’est un peu l’ONU, chez nous ! » lance-t-il en riant.

Source: Enfants Québec, décembre-janvier 2016

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