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Adopter un deuxième enfant

Crédit: Shutterstock

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Au cours de leur carrière, le pédiatre Jean-François Chicoine et la travailleuse sociale Johanne Lemieux ont rencontré des milliers de familles adoptantes. Voici leurs conseils aux parents qui désirent adopter un deuxième enfant. Propos recueillis par Julie Chaumont

 

Quand devrait-on parler de notre projet à l’aîné ?
Jean-François Chicoine Puisque les procédures d’adoption peuvent par-fois s’échelonner sur plusieurs années, il est préférable d’attendre que le projet soit concret avant d’en parler aux enfants déjà présents dans la famille. Pour les parents, il est difficile de faire face au stress, à l’incertitude et à la longue attente… et ça l’est aussi pour les enfants. Mieux vaut donc d’abord, quand c’est possible, être sûr de l’identité du nouvel enfant qu’on va accueillir et attendre que les procédures légales soient terminées.

Comment le préparer à l’arrivée d’un nouveau membre dans la famille ?
Johanne Lemieux L’arrivée d’une sœur ou d’un frère adoptif est souvent difficile à appréhender pour les enfants. Le futur grand frère ou la future grande sœur ne verra pas le ventre de sa maman s’arrondir au fil des mois avant de faire connaissance avec le nouveau membre de la famille. Comme pour l’arrivée d’un bébé biologique, il est im-portant de décrire à l’aîné comment les choses vont se passer concrètement, de l’interroger sur ses émotions et de répondre à toutes ses questions.

Jean-François Chicoine Je recommande aux parents qui me consultent de faire des jeux de rôle qui permettront à l’enfant d’extérioriser ses émotions. Que feras-tu si ta sœur pleure ? À quoi allez-vous jouer ensemble ? C’est une bonne idée de l’inviter à dessiner librement pour exprimer son ressenti. Les dessins pourront être accrochés sur les murs ou le frigo et éventuellement être offerts au nouvel arrivant.

Comment faire pour que l’aîné « adopte » lui aussi son petit frère ou sa petite sœur ?
Johanne Lemieux C’est un processus qui peut prendre du temps et il ne faut rien précipiter. Si votre premier semble avoir une réaction négative face au deuxième, n’ayez pas peur de lui dire qu’il n’est pas obligé de l’aimer, mais qu’il n’a pas le droit de le blesser, ni en paroles, ni en actes. Souvent, de nos jours, ce n’est pas un bébé que l’aîné doit apprendre à connaître, mais bien un autre enfant, puisque l’âge moyen des garçons et filles actuellement en adoption se situe autour de 3 ans. Accueillir un enfant qui est déjà en âge de jouer peut être plus dérangeant pour l’aîné. Il peut se sentir envahi ou se sentir en concurrence pour exercer ses compétences de « grand ».

Jean-François Chicoine Je pense qu’il est important de respecter la hiérarchie dans la famille et de faire en sorte que le premier enfant puisse rester le « grand ». Pour permettre à des relations harmonieuses de se développer dans la fratrie, je déconseille toujours aux parents d’adopter un enfant plus âgé que ceux qu’ils ont déjà.

Si on doit aller chercher un enfant à l’étranger, l’aîné devrait-il faire partie du voyage ?
Johanne Lemieux Je sais que c’est le souhait de la plupart des parents et je peux très bien comprendre qu’ils n’aient pas envie de laisser l’aîné seul pour aller chercher le deuxième… mais ce n’est pas toujours une bonne idée. Il faut être particulièrement prudent, surtout si le premier enfant a été adopté au même endroit. Le ramener dans son pays d’origine, c’est le plonger dans une soupe sensorielle qui risque de réactiver des chocs post-traumatiques. Il est également très difficile pour les parents d’accorder l’attention nécessaire à leur premier enfant à travers les démarches administratives, le stress émotionnel et les divers imprévus qui peuvent émailler le voyage. S’il est impensable de partir sans l’enfant, je recommande que des accompagnateurs soient présents pour s’occuper exclusivement de celui-ci. Par contre, quand l’aîné reste au pays, il est important de le faire garder à son domicile et de maintenir un contact quotidien avec lui grâce à des lettres, des courriels, des appels téléphoniques ou vidéo par exemple. L’enfant se sentira plus en sécurité et moins trahi ou abandonné de cette façon.

« L’adopteparentalité », du choc à l’équilibre
Johanne Lemieux rédige actuellement une collection de livres sur « l’adopteparentalité » pour les éditions Québec Amérique. Dans un volume à paraître en 2016, elle explique le principe du CAAASÉ, soit les étapes nécessaires que l’enfant et son parent doivent franchir ensemble pour que le processus d’attachement soit complété.

Choc Il s’agit de la rencontre entre l’enfant et ses nouveaux parents. « Qu’il ait lieu dans un orphelinat à l’autre bout du monde, dans un aéroport ou dans un bureau de la Protection de la jeunesse, le moment du premier contact est vécu comme un choc », affirme Mme Lemieux. Cette étape peut durer de 24 à 72 heures.

Apprivoisement C’est l’étape durant laquelle les parents doivent créer une bulle familiale, un cocon de sécurité. « Il faut éviter tout contact avec les amis, la famille élargie et la télévision. Il ne faut pas quitter l’enfant, ni le faire garder par qui que ce soit d’autre qu’un des deux parents », précise l’auteure. Cette phase cruciale peut durer entre une et quatre semaines.

Adaptation Lors de cette période (qui peut durer entre trois et neuf mois), l’enfant adopté prend ses repères et s’habitue à son nouveau mode de vie.

Attachement C’est le moment tant attendu, celui où l’enfant délaisse ses mécanismes de protection pour se laisser aller dans sa nouvelle vie. Pour certains, cela se produira après quelques mois ; pour d’autres, il faudra plusieurs années. « De façon inconsciente, c’est à cette étape que l’enfant décide ou non de faire confiance à ses parents et de s’engager sans crainte », dit la psychothérapeute.

Sevrage Cette étape peut commencer dès le début du troisième mois et devrait idéalement se terminer au plus tard un an après l’arrivée de l’enfant dans sa nouvelle famille. Comme son nom l’indique, il s’agit de la phase où l’enfant apprend à avoir assez confiance en ses nouveaux parents pour pouvoir s’en passer durant quelques heures.

Équilibre Si l’équilibre s’établit généralement après 6 à 12 mois de vie commune, il demeure un défi pour le reste de la vie. « Entre la nourriture affective, l’encadrement nécessaire et les plaisirs de la vie de famille, les parents doivent toujours rester attentifs. L’enfant adopté demande un “entretien sophistiqué”. Cette plante déracinée doit prendre racine… et rester enracinée », ajoute l’experte.

 

Crédit: Nancy Lessard

Crédit: Nancy Lessard

Jean-François Chicoine
Pédiatre et directeur de la Clinique de santé internationale et d’adoption du CHU Sainte-Justine, Jean-François Chicoine y a accueilli plus de 25000 enfants adoptés au Canada ou dans le monde. Il est coauteur du livre de référence L’enfant adopté dans le monde (Éd. du CHU Sainte-Justine, 2003).

 

 

 

Crédit: Imea

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Johanne Lemieux
Travailleuse sociale et psychothérapeute spécialisée en adoption internationale depuis plus d’une quinzaine d’années, Johanne Lemieux est également conférencière et coauteure (avec le Dr Chicoine) du livre L’enfant adopté dans le monde. Elle est elle-même maman de trois enfants adoptés.

 

 

Source: Enfants Québec, novembre 2015

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