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Nos filles ne sont pas des bitchs !

Crédit: Shutterstock

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Dans son dernier livre, Jasmin Roy évoque un sujet méconnu : la violence et l’intimidation chez les filles. Et ce qu’il a pu constater dans les écoles du Québec est alarmant.

« T’es ma bitch, t’es ma pute, t’es ma salope… » Stupéfait, l’acteur et animateur Jasmin Roy s’est rendu compte qu’on entendait de plus en plus fréquemment ces mots dans les couloirs de nos écoles. Des filles de 8 ou 9 ans qui n’y voient rien de mal utilisent même ces insultes pour saluer leurs meilleures amies !

Depuis 2010, Jasmin Roy a visité près de 400 écoles primaires et secondaires partout au Québec, donnant plus de 1 000 conférences sous l’égide de sa fondation qui lutte contre l’intimidation en milieu scolaire. Partout, il a constaté que le détournement de ces expressions devenait bien plus qu’une mode : une véritable épidémie ! « En ville, à la campagne, dans les milieux favorisés ou les quartiers pauvres, de nombreuses jeunes filles emploient régulièrement ces mots, et ce, dès la 3e ou la 4e année. Elles disent que ce sont des blagues affectueuses, qu’il ne faut pas prendre ces termes au premier degré. Plusieurs ne savent même pas la vraie signification de ces insultes sexistes… Par contre, elles savent les utiliser sans états d’âme pour blesser et insulter lorsqu’elles cherchent à intimider une autre fille ! » rapporte-t-il.

Des insultes aux coups bas
Au fil de ses conférences et de ses rencontres avec les jeunes, leurs parents, leurs professeurs et leurs intervenants sociaux, Jasmin Roy a commencé à s’inquiéter. La banalisation de ces expressions n’était que la pointe de l’iceberg. « Constater l’ampleur de la violence qui existe chez les jeunes filles m’a profondément choqué », dit-il. Une situation qu’il dénonce et explique dans son dernier ouvrage #Bitch Les filles et la violence (Éd. de l’Homme) et dans un documentaire qui devrait être diffusé en janvier sur les ondes de TVA.

« La violence au féminin demeure très peu étudiée. Ça reste une réalité cachée. Une fille violente, c’est très mal vu. Encore aujourd’hui, on éduque nos filles pour qu’elles soient gentilles, douces. Certaines études tendent à indiquer que la violence augmenterait plus rapidement chez les filles que chez les garçons actuellement. Mais c’est difficile d’en être sûr, car les premières études à ce sujet datent des années 1990. » Dans son livre, il explique cependant que les filles utilisent rarement la violence directe ou physique. Plusieurs usent d’une violence sociale, plus sournoise : elles manipulent, excluent, harcèlent, brisent des amitiés, font courir des rumeurs… « Ces comportements sont difficiles à identifier. Pour les écoles, il est extrêmement délicat d’intervenir », constate l’auteur.

Pour lui, cette violence sociale est loin d’être anodine. Elle mine l’estime de soi et la santé mentale de nombreuses jeunes filles, préparant le terrain à d’autres formes de violence : celle qu’elles infligent à leur corps afin d’atteindre un modèle idéal, la pression psychologique qu’elles subissent pour rentrer dans le moule et continuer à faire partie de la gang, les rapports de force qui marqueront leurs premières relations amicales et amoureuses et qui peuvent parfois même dégénérer en agressions physiques…

Le poids des mots
Les exemples qu’il rapporte sont préoccupants. Comme l’histoire de la petite Élodie, 8 ans, qui se faisait traiter chaque jour de bitch dans la cour de l’école – et pas pour rire, cette fois –, d’abord par certaines filles, de plus en plus nombreuses, puis par les garçons, au point d’être complètement isolée. Ou celle de Noémie, que ses camarades de classe ont étiquetée comme « salope » dès sa première année au secondaire parce qu’elle avait beaucoup d’amis garçons… et qui a fini par subir une agression sexuelle deux ans plus tard, en raison de sa réputation de « pute de l’école »!

« Lorsque je discute avec les jeunes, j’insiste beaucoup sur le choix des mots qu’ils emploient. Je veux qu’ils comprennent que les mots peuvent avoir des conséquences. Il y a des prédateurs dans ce monde et pour eux, une salope, c’est une fille qui va se laisser faire. Il faut que les jeunes en prennent cons-cience », dit Jasmin Roy. Il en profite toujours pour évoquer la question de l’égalité hommes-femmes et même pour parler de féminisme. « Lors de mes conférences auprès des grands du secondaire, je raconte souvent l’histoire de ma grand-mère Clémence. Dans les années 1940, elle se faisait traiter de salope et de pute par son mari qui la battait en toute impunité. À cette époque, l’homme et chef de famille avait tous les droits. Ça les bouleverse et ça les pousse à prendre du recul », relate-t-il.

Pour lui, l’usage d’un vocabulaire aussi dégradant pour la dignité féminine ne devrait pas être toléré par les parents et les éducateurs. « À l’école, à la maison ou sur les réseaux sociaux, il faut intervenir. En laissant nos filles se parler de la sorte entre elles, on ouvre la porte à un cycle de violence dont les conséquences peuvent être terribles. On a trop souvent tendance à accuser les médias, l’hypersexualisation de la société, la culture de la violence… mais nous avons une responsabilité collective dans l’éducation de nos enfants. »

 

Crédit: Julia Marois

Crédit: Julia Marois

En 2010, Jasmin Roy publiait Osti de fif ! (éd. Les Intouchables), un livre autobiographique où il dénonçait les violences homophobes qu’il a subies à l’école. Déterminé à changer les choses, il a depuis mis sur pied la Fondation Jasmin Roy, qui a pour mission de lutter contre la discrimination, l’intimidation et la violence faites aux jeunes en milieu scolaire. Il est régulièrement invité à donner des conférences dans les écoles primaires et secondaires du Québec.  Info : fondationjasminroy.com

 

 

 

Livre Jasmin Roy - Bitch

 

#Bitch Les filles
et la violence
,
Éditions de l’Homme, 2015

 

 

Source: Enfants Québec, novembre 2015

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