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ALLAITEMENT – Libérons le mamelon !

Crédit: Shutterstock

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Assise à la terrasse d’un restaurant, une maman, le sein dénudé, allaite son enfant. Scène attendrissante ou scandale ? Pas toujours facile d’allaiter en public ! Heureusement, les initiatives se multiplient pour faciliter la vie des mères. Sophie Marcotte

À  l’été 2014, les médias faisaient grand cas de l’histoire d’une maman s’étant vu interdire d’allaiter à la pataugeoire municipale de Rosemont – La Petite-Patrie, à Montréal. En guise de protestation et de soutien aux mères allaitantes, la jeune femme avait rassemblé des citoyennes pour une séance d’allaitement collectif en public au même endroit, quelques jours plus tard.

L’incident n’a rien d’exceptionnel. Au centre commercial, au resto, au parc, il n’est pas rare que des mères qui donnent le sein encaissent des regards lourds de reproches, ou se fassent carrément inviter à « aller faire ça ailleurs » par des quidams ou des gens en position d’autorité. « Peut-être parce que ce n’est pas encore dans notre culture. Même s’il est plus fréquent qu’il y a quelques années, l’allaitement demeure plus ou moins présent au quotidien, et les femmes cessent souvent d’allaiter après quelques semaines. On n’est donc pas très habitués à voir des femmes allaiter en public », évoque Mylène Schryburt, monitrice à la Ligue La Leche.

Les expériences varient d’une mère à l’autre. Bénédicte, maman de Romane (6 mois), raconte s’être sentie silencieusement accusée d’une forme d’impudeur dans un avion entre Montréal et Paris. «Mon voisin de droite s’était affalé sur l’appui entre nos sièges et prenait le plus d’espace possible. Quand j’ai commencé à installer le bébé pour allaiter, j’ai vu la femme à ma gauche lever les yeux au ciel et soupirer avant de se détourner, l’air dégoûtée. Elle aurait voulu quoi ? Que je fasse ça aux toilettes ? » dit-elle, précisant toutefois que ces réactions négatives constituent une exception dans son « parcours ».

Mère de deux garçons de 8 et 10 ans, Marie a allaité sans trop de problèmes. Mais elle se souvient du regard réprobateur ou malaisé de certaines personnes, dont ses beaux-parents. « S’ils m’accompagnaient quand j’allaitais en public, c’était eux qui étaient mal à l’aise. Ils trouvaient que j’étais indécente, ne comprenaient pas que je me contraigne à faire ça et disaient que ça n’avait aucun bon sens. Ils tentaient de me cacher, cherchaient les regards inquisiteurs. » Elle ajoute qu’allaiter en public est une des choses qu’elle a faites avec le plus de conviction dans sa vie. Avec le sentiment que ce choix lui appartenait.

Aux sources du trouble
Dans notre contrée longtemps tenue sous le joug de l’Église, le tabou lié à l’allaitement en public serait entouré d’une aura de catholicisme. «Le corps féminin a toujours été dévalorisé, méprisé par l’Église, qui se méfiait notamment de la sexualité. Un air de péché flottait autour du corps ; il devait demeurer caché. Et allaiter, c’est quand même sortir un sein. Il reste des relents de ça », rapporte Denyse Baillargeon, professeure titulaire au Département d’histoire de l’Université de Montréal et auteure de Brève histoire des femmes au Québec (éd. du Boréal, 2012).

La fonction érotique du sein vient ainsi brouiller les cartes. «Le sein féminin est perçu comme objet sexuel plutôt que nourricier, affirme Mylène Schryburt. Je crois qu’on a oublié, comme société, que sa fonction première est de nourrir un enfant. La disponibilité des préparations commerciales pour nourrissons a introduit un changement de paradigme qui fait qu’on a oublié que sans les mères, les bébés ne survivraient pas.»

«Mais quand les gens détournent le regard devant une femme qui allaite, ce n’est pas qu’une affaire d’embarras ou de dégoût, nuance la sexologue Véronique Boisvert. Pour plusieurs, c’est une manière de donner à la mère et son enfant un espace d’intimité.» Une sorte d’aimable pudeur de leur part, explique-t-elle.

Une chose est sûre, l’embarras croît avec l’âge de l’enfant et est à son comble lorsqu’il marche et parle. « Ça devient alors un lien fusionnel qui dérange, croit Annie Desrochers, coauteure de l’ouvrage Bien vivre l’allaitement (Éd. Hurtubise, 2010). Ça relève de la sacro-sainte autonomie de l’enfant prônée en Occident ; un petit de 4 ans au biberon attire aussi les regards. Et je crois que les gens perçoivent ça comme un geste plus sexuel, malsain, en quelque sorte.»

En public… mais avec discrétion
Si nombre de jeunes mères déclarent avoir allaité en public sans heurts, la plupart essaient de dissimuler leur poitrine pour préserver la décence. « Je le fais un peu partout, raconte Julie, mère du petit Arthur (6 mois). J’ai allaité dans les sentiers à Mont-Tremblant, au resto, au centre commercial, même sur Grande Allée, pendant le Grand Prix cycliste de Québec, alors que mon bébé n’avait que 12 jours ! » Jamais elle n’a senti de regards réprobateurs, mais elle souligne qu’elle fait preuve d’une grande discrétion. « Je ne pense pas que quiconque ait vu un bout de peau. »

« C’est ainsi que procèdent la majorité des femmes, croit Mylène Schryburt. Et lorsqu’elles reçoivent des plaintes, elles proviennent la plupart du temps de gens qui agissent de bonne foi, comme des employés qui transmettent les doléances de clients, ou qui ignorent que c’est permis. »

Car allaiter en public est un droit inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne. Pas textuellement, mais la Charte mentionne que chacun a le droit d’être traité également, sans distinction ou exclusion fondée sur le sexe ou la grossesse, et que personne ne peut empêcher, par discrimination, un individu d’avoir accès aux lieux publics. Le Tribunal des droits de la personne a d’ailleurs déjà condamné des commerçants et des institutions pour avoir refusé à des femmes le droit d’allaiter.

« Libérez le mamelon »
Dans plusieurs pays occidentaux, le mouvement pro-allaitement en public prend de l’ampleur, surtout aux États-Unis, où le geste est «beaucoup moins bien vu qu’ici », selon Annie Desrochers. Free the Nipple («Libérez le mamelon»), par exemple, est une initiative égalitaire visant notamment à conscientiser le public sur cette réalité, en la médiatisant et en la banalisant ; quelques vedettes, dont Miley Cyrus et Lena Dunham, ont posé la poitrine dénudée pour l’appuyer.

Sur Facebook, les « brelfies » (selfies de mamans en train d’allaiter) continuent d’alimenter de nombreux débats entre militantes et usagers y voyant un attentat à la pudeur. Mais depuis juin 2014, à force de pressions, le réseau social tolère les photos d’allaitement, lui qui les avait longtemps prohibées, les jugeant « sexuellement explicites » dans sa charte de bonne conduite des utilisateurs.

La Route du lait
Parallèlement, de plus en plus d’initiatives facilitent la vie des mamans qui veulent allaiter en s’épargnant regards obliques et commentaires désobligeants.

Divers organismes ont mis sur pied des réseaux de commerces qui accueillent les mères allaitantes à bras ouverts, sans obligation d’achat. C’est le cas de La Route du lait, créée par Nourri-source Montréal. « Chaque commerce doit offrir un espace pour permettre aux mères d’allaiter confortablement, et pas dans les toilettes ! » explique la chargée de projet Geneviève Coulombe. Les mères peuvent facilement repérer le commerce ami le plus près parmi les 121 inscrits grâce à une application mobile ou sur routedulait.org/carte. L’objectif : briser l’isolement. « Certaines femmes s’empêchent de sortir car elles sont gênées d’allaiter en public. Elles savent que dans ces commerces, elles ne recevront pas de commentaires négatifs », ajoute-t-elle, précisant que pour l’instant, ce sont surtout les cafés qui attirent les mamans.

D’autres initiatives du genre ont été mises en place, comme Bienvenue aux bébés allaités de la Fédération Nourri-source (dans diverses municipalités du Québec), La Petite Route de lait de l’Outaouais, Allaiter en chemin (Drummondville)… La Ville de Montréal propose aussi une carte de ses « bâtiments certifiés famille », qui réunit bibliothèques, pataugeoires, centres sportifs, etc.

Des réalisations qui, espère-t-on, inciteront des mères comme Noémie à sortir de chez elles. « J’ai l’impression que tout le monde me regarde quand j’allaite, affirme-t-elle. Je sais que c’est dans ma tête, que c’est naturel d’allaiter, et j’ai des amies qui se fichent qu’on voie leurs seins, mais moi, ça me met mal à l’aise. » L’auteure Annie Desrochers tient à rappeler que, dans ce débat, le respect des envies de chaque mère doit primer. « Les femmes ne sont pas obligées d’allaiter en public, c’est important de le dire. C’est correct de préférer allaiter dans son lit. Ça ne signifie pas qu’on est victime de la pression sociale ou d’une culture du biberon. Chacune doit se sentir à l’aise d’allaiter comme elle le souhaite. » Les moins timides, elles, peuvent s’installer où bon leur semble, et contribuer à faire accepter l’image d’un bébé blotti contre un sein légèrement découvert.

Source: Enfants Québec, juillet-août 2015

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