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La circoncision cruelle ou bénéfique ?

crédit: iStock

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Aux yeux des familles comme de certaines institutions occidentales, la circoncision fait de plus en plus débat. Regards sur une petite incision qui divise.  Sarah Poulin-Chartrand

De tradition juive sans être pratiquant, Mike, père de Jacob, 2 ans, s’est beaucoup interrogé avant de faire circoncire son garçon. L’intervention a finalement eu lieu alors que celui-ci était âgé d’un jour et demi. « Le médecin a une petite table de plastique en forme de bébé, où l’on attache les bras et les jambes de l’enfant, explique le papa. Jacob a pleuré, mais seulement au moment de l’anesthésie. Je pense que cela a été pire pour moi que pour lui ! » Avant de prendre sa décision, pendant la grossesse de sa conjointe, Mike avait multiplié ses lectures, conscient que cette pratique, devenue plus rare, était controversée. « Je n’ai finalement pas trouvé de raisons de ne pas le faire, dit-il. Et si je ne suis pas religieux, mes traditions ont sûrement pesé dans mon choix final. »

Mike serait-il l’un des derniers adeptes d’une coutume qui s’effrite dans le monde occidental ? Bien qu’elle soit encore répandue dans les sociétés anglo-saxonnes — et même tout autour du globe, puisque 30 % de la population masculine mondiale est circoncise —, cette intervention est devenue plutôt marginale au Québec. Alors qu’aux États-Unis, 32 % des bébés garçons la subissent encore, ce chiffre est tombé à 12 % au Québec, de 28 % qu’il était voilà une quarantaine d’années. Pour autant, le débat qui entoure son utilité n’est pas clos, et il pourrait bien resurgir.

Sous les feux de l’actualité
Fin juin 2012, un jugement-choc du tribunal de grande instance de Cologne, en Allemagne, assimilait la circoncision religieuse à une blessure corporelle passible d’une condamnation. « Le corps d’un enfant est modifié de manière permanente et irréparable par la circoncision », estimait le tribunal, rappelant que « le droit d’un enfant à son intégrité physique prime sur le droit de ses parents ». Peu de temps après — et malgré l’indignation des communautés religieuses —, Berlin adoptait un projet de loi pour encadrer la circoncision.

De l’autre côté de l’Atlantique, à peu près en même temps, les Américains conféraient aussi sur la circoncision… mais pour en dire plutôt du bien. L’Association américaine de pédiatrie revoyait sa position de principe et déclarait que cette intervention comportait des avantages certains en protégeant contre plusieurs maladies ou infections — sans toutefois la recommander à tous les nourrissons.

Alors, cruelle… ou bénéfique, la circoncision ? Comment se faire une idée, en tant que famille, devant ces messages contradictoires ?

Des justifications médicales plutôt rares
Urologue au CHU Sainte-Justine, le Dr Diego Barrieras pratique régulièrement la circoncision pour des raisons médicales — sous anesthésie générale, tandis que les cliniques privées la proposent le plus souvent sous anesthésie locale. « Il est difficile de bien réussir une anesthésie locale sur de jeunes enfants, explique-t-il, voilà pourquoi nous préférons toujours l’anesthésie générale. Et à ceux qui disent que la circoncision ne fait pas mal, je répondrai que je n’ai jamais vu un bébé subir cette intervention sans pleurer ! »

Selon le Dr Barrieras, la circoncision se justifie médicalement dans les rares cas où le prépuce s’infecte à répétition ou qu’il présente une anomalie. Il arrive en effet que ce repli forme un anneau obstructif qui l’empêche de se rétracter, ce à quoi la circoncision remédie.

Qu’en est-il, par ailleurs, des récentes recherches qui motivent la position de l’Association américaine de pédiatrie ? En septembre 2012, celle-ci a affirmé que l’intervention réduisait les risques ultérieurs de contracter des infections urinaires et le cancer du pénis, mais aussi le VIH. Des conclusions que la communauté médicale ne semble pas — pour l’instant — remettre en question, mais dont on critique déjà les applications qu’elles entraînent.

« Pour protéger un garçon des infections urinaires, il faudrait en circoncire 99 inutilement ! » objecte le Dr Jean Labbé, pédiatre au Centre hospitalier  de l’Université Laval, à Québec. Le Dr Barrieras, quant à lui, ne croit pas pertinent de considérer la protection qu’offrirait la circoncision contre le cancer du pénis. « C’est un cancer extrêmement rare, dit-il, qui touche un homme sur 200 000 ou 300 000. Une intervention systématique sur tous les garçons reste-t-elle justifiée devant de tels chiffres ? »

L’argument relatif à la protection contre le VIH ne convainc pas non plus en ce qui concerne nos populations. Le Dr Diego Barrieras souligne que les études qui concluent à cet avantage ont été menées en Afrique auprès de couples dont la femme était déjà porteuse du virus. « Si ces hommes circoncis bénéficiaient effectivement d’une meilleure protection contre le VIH, l’utilisation de ces résultats aux États-Unis ou au Canada, où le VIH est beaucoup moins répandu, semble être une mesure préventive disproportionnée, remarque-t-il. De plus, il faut préciser que la circoncision ne met personne à l’abri des autres maladies transmises sexuellement. Les hommes doivent donc quand même se protéger. »

Une pratique rituelle de plus en plus contestée
Lorsqu’elle est pratiquée pour des raisons culturelles ou religieuses, loin de pacifier le débat, la circoncision paraît encore plus vigoureusement controversée. Au Canada, des mouvements comme Intact America ou l’Association pour l’intégrité génitale se battent depuis quelques années pour la faire interdire, rejoignant en cela un cortège d’associations contestataires à travers le monde.

En Europe, l’Association royale médicale hollandaise, la Société pédiatrique suédoise, l’Association britannique des pédiatres urologues, la Société suisse de chirurgie pédiatrique et la Société allemande pour la chirurgie de l’enfant ont déjà statué contre la circoncision non thérapeutique des petits garçons, insistant sur l’absence de bénéfices médicaux, les risques de complications, le rôle fonctionnel du prépuce, mais surtout sur les problèmes d’éthique et le droit à l’intégrité physique.

« Moralement, c’est une vraie question, dit le Dr Barrieras. J’aurais aussi tendance à soutenir qu’il ne faut pas altérer le corps d’une personne lorsque ce geste n’est pas nécessaire à sa santé. » De plus en plus de spécialistes affirment, par ailleurs, qu’il serait davantage conforme à l’éthique d’attendre que les garçons atteignent l’âge de décider eux-mêmes s’ils veulent être circoncis, avant d’y procéder.

Le Dr Jean Labbé, pour sa part, ne voit pas forcément d’un bon œil le chemin emprunté par l’Allemagne. « Sur le plan pratique, en excluant les motifs religieux et médicaux, c’est une procédure inutile, reconnaît-il. Mais il faut aussi concéder que c’est un rite religieux très important pour les communautés juive et musulmane.

 Une histoire mouvementée 
On trouve les premières références à la circoncision en Égypte, vers 2400 avant Jésus-Christ, mais il s’agit surtout d’une tradition millénaire du judaïsme et de l’islam. « Dans la confession juive, elle est prescrite par la Bible en tant que symbole de l’alliance entre Dieu et Abraham, alors que chez les musulmans, elle revient également à suivre l’exemple d’Abraham sans toutefois être mentionnée dans le Coran », indique le Dr Jean Labbé, pédiatre au Centre hospitalier de l’Université Laval, à Québec. Presque incollable au sujet de la circoncision, il fait partie de ceux que son histoire passionne.

Dès la fin du 19e siècle, dans les pays industrialisés, la circoncision jouera un rôle supplémentaire et bien différent, à la fois préventif et moral. « On cherchait à décourager la masturbation, considérée à l’époque comme la cause de multiples problèmes de santé, dit le Dr Labbé, mais aussi à prévenir le phimosis, une anomalie du prépuce qui empêche de découvrir le gland. » Deux visions aujourd’hui dépassées, dont la première est bien illustrée par cet écrit du Dr John Harvey Kellogg, daté de 1888 : « L’opération doit être faite par un chirurgien, sans anesthésie, puisque la brève douleur de cette intervention aura un effet salutaire sur l’esprit de l’enfant, spécialement si elle est présentée comme une punition. »

Par la suite, l’amélioration de l’asepsie et de l’anesthésie, mais surtout les accouchements en milieu hospitalier, devenus la norme, contribueront à la généralisation de cette pratique aux États-Unis et en Angleterre. « La circoncision néonatale est devenue une procédure médicale de routine, note le Dr Labbé. Personne n’en questionnait l’utilité et elle a été si bien acceptée par les médecins et l’ensemble de la population qu’elle s’est mise à faire partie des gestes banals entourant la naissance dans plusieurs pays du monde, dont le Canada. »

Il faudra attendre les années 1950 pour que l’on commence à remettre en question ses motifs. Le monde médical s’aperçoit alors que l’adhérence du prépuce au gland est normale à la naissance, et que 90 % des garçons pourront rétracter le leur de façon naturelle à l’âge de 3 ans. Même les autres raisons d’hygiène, également évoquées depuis le 19e siècle, sont réfutées. En 1975, les autorités médicales canadiennes et américaines se prononceront donc contre la circoncision systématique des nouveau-nés.

Source: Enfants Québec, avril 2013

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Un commentaire

Gérard VERDIER

J’avais 15 ans, et j’aimais un homme qui l’était.
Je me suis fait circoncire adulte, bien que encore très jeune mais déjà formé et pubère évidemment (15 ans et demi !). Je l’ai fait par goût, par envie, donc par choix et sans obligation médicale ou religieuse. Je m’étais bien documenté et j’avais une relation avec quelqu’un qui l’était et ça me fascinait. J’ai été très surpris parce que je savais que c’était bien, mais à ce point, je ne pouvais pas imaginer. Ça a été une révélation. J’ai mieux maîtrisé mon éjaculation, un plaisir plus fort car j’ai trouvé qu’il y avait un pallier qui était déjà l’orgasme qui durait assez longtemps avant l’éjaculation. Pas de problèmes pour la masturbation, car la muqueuse du gland se change et supporte directement avec les doigts ce qu’elle ne supportait pas auparavant. Il faudrait conseiller la circoncision à tous les hommes et les ados.
On peut en parler : gerpoch1@gmail.com

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