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L’amitié à l’épreuve de la parentalité

Crédit: Veer

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L’arrivée d’un enfant chamboule notre vie, et l’amitié passe parfois… à la moulinette ! Entre la rupture amicale et l’irrémédiable éloignement de notre âme sœur, existe-t-il une troisième voie possible ?  Jade Bérubé

« Je m’ennuie tellement de ma meilleure amie ! » confie Juliette, mère d’un petit garçon de 2 ans. « Au début, elle venait nous voir, mais les conversations devenaient difficiles, entre les pleurs du bébé, les changements de couche, les biberons… Je crois que tout cela l’ennuyait et, petit à petit, elle a cessé de me donner de ses nouvelles. »

De nombreux parents connaissent cette douloureuse réalité, sans toujours se l’avouer. L’impact de l’arrivée d’un enfant est parfois brutal pour les relations amicales. « Le choc peut faire mal parce qu’on s’attend, entre amis, à traverser les grandes étapes de vie côte à côte, dit Micheline Dubé, psychologue au Centre professionnel du Plateau-Mont-Royal. Or, s’occuper des enfants, c’est comme une passion. C’est être pris dans une relation affective, et celle-ci nourrit beaucoup les nouveaux parents. Dès lors, leurs besoins changent. »

Les amis sans enfants, bien souvent, n’en sont pas moins ébranlés. « Passer, du jour au lendemain, du statut de “meilleure amie avec qui l’on sort tout le temps” à celui d’“ancienne amie qu’on ne voit plus”, disons que ça bouleverse une existence ! lance Annick. Mon amie est aujourd’hui maman d’un poupon de 9 mois… et la vérité, c’est que sa vie est vraiment loin de la mienne. »

Manque de temps, reproches ou divergences
Parmi ce qui peut ébranler l’amitié, on évoque fréquemment les désaccords sur la façon de voir la vie, les critiques des choix faits par l’autre… mais avant tout le manque de disponibilité. Quand on devient parent, le temps s’ordonne selon des priorités différentes, et le peu d’heures dont on dispose pour son couple est jalousement gardé !

« Après la naissance de mon aînée, ce que je voulais, les soirs et les fins de semaine, c’était dormir, relate Marie-Ève, mère de deux enfants de 4 ans et 1 an. Je crois que ma meilleure amie a été blessée que je ne manifeste pas le désir de la voir aussi souvent. Avec le recul, j’ai compris qu’elle se sentait visée personnellement. »

Les circonstances ont changé lorsque Marie-Ève a donné naissance à un deuxième enfant. « J’ai réalisé qu’une maternité n’était pas forcément identique à la précédente, dit-elle. Mon plus jeune ne pleure presque pas, il s’endort partout… Si j’avais su que chaque bébé était si différent, je ne me serais pas culpabilisée et isolée autant après mon premier accouchement. Mais sur le coup, c’était difficile à gérer, et j’ai préféré cesser de voir mon amie. »

Pour Jean-François, père de deux enfants de 7 et 5 ans, l’isolement consécutif à la paternité a été l’élément le plus difficile à supporter. « Entre les tâches domestiques, mon travail et les heures consacrées à mes enfants, il ne me restait plus beaucoup de temps pour bavarder ! explique-t-il. Finalement, mes amis de gars se sont éloignés. »

D’autres fois encore, les jeunes parents peuvent être écorchés par les réactions de leurs proches. Steve, qui travaille dans le domaine universitaire, a vu sa relation avec son meilleur ami s’effriter après la naissance de son fils, maintenant âgé de 5 ans. « Son manque de curiosité envers mon enfant me sidérait, raconte-t-il. Mais je parvenais à m’y faire et à le rencontrer dans un contexte autre que familial. Cependant, un soir, lors d’un souper entre garçons, l’un de ses amis s’est mis à plaisanter sur la paternité, prétendant que les hommes devenaient stupides en même temps que pères, etc. Tout le monde a ri, et ça m’a blessé. J’étais le seul du groupe à avoir un enfant et je ne me suis pas senti respecté. Je n’ai pas voulu faire d’esclandre… je suis tout simplement parti. »

On se donne une chance ?
Le décalage entre les nouveaux parents et les amis sans enfants ne devrait pas briser leur amitié, selon Micheline Dubé. Dès que l’éloignement se fait sentir, pourquoi ne pas se témoigner mutuellement notre attachement et essayer de planifier nos rencontres, agenda en main ?

« Le rôle de l’amitié privilégiée et intime est essentiel, dit la psychologue. C’est l’ami qui nous permet de prendre du recul, qui nous connaît et qui sait nous conseiller avec discernement. Le conjoint est souvent trop impliqué sur le plan affectif pour le faire, et ce n’est pas non plus le rôle des parents, qui pourraient s’inquiéter et qui sont parfois mauvais juges. Cette fonction d’écoute revient aux amis proches, et parler est primordial pour la santé psychologique de tous. »

Par contre, lorsque le blâme s’immisce dans les relations, l’équilibre nécessaire au lien intime est rompu. « Si l’ami vous dit des choses blessantes ou qu’il vous démoralise au sujet de vos capacités, vous devez vous en éloigner pour un temps, conseille Micheline Dubé. Les rapports basés sur les reproches minent l’estime de soi, et il faut savoir se protéger. Mais rien ne dit que pareille situation n’est pas appelée à changer avec le temps, avec les expériences de l’un et de l’autre. Un jour, l’ami sans enfants peut devenir parent à son tour et comprendre beaucoup de choses. »

Heureusement, bien des amitiés sont assez fortes pour surmonter cette épreuve. « Comme amie, on doit s’adapter ! » estime Catherine, dont la meilleure amie vient d’avoir un bébé. « Je pense qu’il faut prévoir que l’amitié prendra une autre allure, qu’on ne fera plus les mêmes activités ensemble lorsqu’un tel changement survient. Ma meilleure amie et moi sommes deux aventurières, nous adorons faire des voyages hors des sentiers battus. Je savais bien que ces projets ne seraient plus possibles. Il nous a fallu recadrer nos attentes et bien exprimer nos besoins respectifs. »

« L’important est de rester ouvert à la réalité de l’autre, poursuit Catherine. Mon amie peut parler toute une soirée de son bébé, mais la fois suivante elle m’écoutera parler toute la soirée de mon travail ! »

Ces deux amies ont quand même tenté l’expérience d’un voyage commun pendant une semaine, bébé sous le bras — une expérience qui ne s’est pas faite sans heurts. « Les premiers jours, nous cherchions comment nous organiser, se souvient Catherine. Il y avait les siestes à respecter, les repas, etc. Nous avons aussi découvert que notre idée de nous faire des petits soupers était à revoir ! Un soir, la tension est montée, le bébé était difficile. Mon amie était à bout de nerfs, et je me suis offerte pour emmener sa fille faire un tour en poussette. Mais elle m’a répondu très sèchement : “Non, je vais y aller, c’est moi qui ai besoin d’air !” Quand elle est revenue, nous avons choisi d’en rire ensemble. Et la tension est redescendue. »

L’amitié évolue… et c’est tant mieux !
La meilleure façon d’éviter les frustrations est, enfin, de se rappeler que l’amitié n’est pas un concept figé et immuable. « Les amitiés vont et viennent, confirme Micheline Dubé. Certains amis seront présents dans des étapes de nos vies, et pas dans d’autres. Parfois se créent aussi de nouveaux liens forts. Une vie, c’est très long ! On peut également y voir l’extraordinaire puissance de l’amitié, qui sait se modifier au fil du temps sans perdre de sa valeur. Des amis restent quelquefois des années sans se parler et, le jour où ils prennent le téléphone, ils se retrouvent là où ils s’étaient laissés. »

Alors, pourquoi avons-nous autant de mal à nous adapter au nouveau statut de parents de nos amis ? Le mythe de « l’ami pour la vie » aurait-il remplacé celui de l’amour éternel ? « Peut-être ! répond pour sa part Élise Castonguay, psychologue à la clinique Psycho Bien-Être. Croire que les liens affectifs — qu’ils soient amoureux ou amicaux — ne bougeront pas est effectivement une utopie, puisque les gens eux-mêmes évoluent. Par ailleurs, l’amitié n’étant pas exclusive, elle impose une distance relationnelle qui, justement, permet ces allers-retours. »

 Quand  tout le monde devient parent  
Lorsque des amis deviennent parents en même temps, il est fréquent que la communauté d’intérêts renforce leurs liens. Mais qu’en est-il des cas où, au contraire, un fossé se creuse ?

« Je ne supporte pas la fille de ma meilleure amie, avoue avec un malaise évident Nathalie, mère d’une fillette de 3 ans. Elle est carrément insupportable, et surtout blessante pour ma petite. Nos rencontres sont de grandes sources de stress pour moi… »

Virginie, maman de deux garçons, a l’impression quant à elle que la maternité a accentué des différences déjà présentes entre elle et son amie, dont les deux filles ont le même âge que ses enfants.

« Mes garçons sont réservés, comme moi, dit Virginie, et les filles de mon amie sont hardies, comme elle. Du coup, lorsqu’une de ses filles s’en prenait à l’un de mes garçons sans qu’elle intervienne, cela me mettait hors de moi. Résultat : nous étions toujours sur les nerfs ! » Cette mère a donc choisi de limiter les occasions de tension en réduisant la fréquence des rencontres en famille. « La situation m’a beaucoup peinée au début, dit-elle, mais en décidant de faire une pause, je nous laissais à toutes les deux le temps de nous stabiliser. Nous nous voyons toujours, mais dans des cadres plus favorables. »

Lorsque les valeurs éducatives s’entrechoquent entre amis devenus parents, il arrive que le lien s’étiole, atteste la psychologue Micheline Dubé. « Mais encore ici, il faut faire attention, dit-elle. Si, dans les relations entre les enfants, les valeurs de base sont préservées, les adultes devraient lâcher prise. Les enfants peuvent, bien souvent, s’organiser et se défendre tout seuls. Mais si le laisser-aller oblige les uns à jouer le rôle de gardienne ou de tuteur auprès des enfants des autres, c’est trop pénible. Il faut alors être capable de mettre une barrière. Je ne parle pas de se mêler de l’éducation des enfants d’autrui, mais d’établir les limites de ce qu’on est capable d’accepter, tout en s’abstenant de juger. Il ne s’agit donc pas de poser des conditions du genre : “Lorsque tu leur interdiras ceci ou cela, tu pourras venir chez moi”, mais plutôt d’évoquer la réalité, à la recherche d’une solution, en disant par exemple : “Je me sens anxieuse parce que je ne peux m’empêcher de surveiller ce qu’ils font, alors je serais moins épuisée si nous pouvions nous voir sans les enfants.” Et ce compromis est tout à fait acceptable. »

Source: Enfants Québec, mai-juin 2013

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