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Être parent rend-il heureux?

Crédit: Istockphoto

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Avoir des enfants apporte-t-il le bonheur? La réponse n’est pas si simple…

Pascale Navarro

Normand et Isabelle rêvaient de fonder une famille. Ils ont eu Joëlle, qu’ils ont commencé à élever dans la sérénité. Puis, le petit frère, David, est né. Le tableau de la famille «idéale» s’est peu à peu assombri. «Nous avons été dépassés par la vie de famille, le travail, la maison, raconte Isabelle, 41 ans. Avec le recul, nous voyons bien que quelque chose s’est emballé et que notre couple passait toujours en dernier.» Isabelle et son compagnon ont frôlé la séparation. «Avoir des enfants est le meilleur test pour un couple! constate Normand, âgé pour sa part de 39 ans. Dans notre cas, le rêve d’une famille où tout va bien s’est effacé. Mais nous avons traversé l’épreuve de l’adolescence de nos enfants. Et aujourd’hui, nous nous sommes retrouvés, Isabelle et moi.»

Quand les parents s’oublient
Voilà bien une histoire dans laquelle tous les parents se reconnaissent. L’arrivée des enfants bouleverse la vie de couple, comme nous le savons tous — et comme l’ont aussi documenté des sociologues américains dans le livre Changing Rhythms of American Family Life. L’une de leurs conclusions est que les parents passent de moins en moins de temps ensemble. Du moins, ainsi qu’ironisait la journaliste chargée de présenter cette étude dans le New York Times en juillet 2010, quand les parents se retrouvent après une journée de travail, ce n’est généralement pas pour reprendre une charmante conversation, mais pour régler des affaires domestiques. Et finalement, faute d’y prendre garde, le roman d’amour prend l’eau, tout comme les rêves personnels et les ambitions professionnelles disparaissent de notre écran radar.

Avoir un enfant occupe un espace mental, affectif et physique qu’on ne soupçonne pas. On a beau désirer très fort être parents, le devenir est un choc. Dans le cas d’Isabelle, il y a eu aussi beaucoup de culpabilité. «Mon garçon m’a fait passer des jours et des nuits au bord de la dépression, dit-elle. Je ne le comprenais pas, il pleurait sans cesse, ne dormait pas, c’était un enfer… Mais le plus difficile, c’est que je me sentais coupable, que je m’isolais. Je parlais de moins en moins à mon conjoint, nous n´étions plus branchés l’un sur l’autre. Je délaissais ma fille. Bref, la venue du deuxième enfant, pour moi, a été une véritable épreuve.»

La vie en rose
«Avant d’avoir son enfant, on pratique la pensée magique», dit Annie Carpentier, auteure de Quel bonheur d’être une mère heureuse ! (éditions Quebecor). Selon elle, nous croyons que d’avoir rêvé d’une famille, puis mis au monde des enfants nous rendra nécessairement heureux. Or, avec les enfants viennent les responsabilités et les inquiétudes… et pour certains, le bonheur est moins simple qu’auparavant.

«Il faut faire le deuil de l’enfant rêvé, conseille Claudia Écrement, psychologue auprès des jeunes et des familles en clinique privée et collaboratrice au magazine Enfants Québec. Il faut aussi comprendre que ce n’est pas tant l’arrivée de l’enfant qui apporte la désillusion, que ses répercussions — entre autres sur la disponibilité, le travail, le sommeil des parents, ou encore sous forme de problèmes liés au caractère de l’enfant.»

L’idéalisme découle bien sûr d’une certaine naïveté. Mais la réalité nous rattrape. Sur son blogue familial (La mère blogue), la journaliste Silvia Galipeau a vu passer quantité de témoignages à la suite de l’article paru dans le New York Times qui, à son avis, cassait un tabou. «J’invitais les lecteurs à le commenter, et c’est un des sujets pour lesquels j’ai reçu le plus de réponses, dit la journaliste, aussi mère de deux enfants. Beaucoup de parents se disaient soulagés de voir que d’autres en “arrachaient” aussi et qu’ils avaient le droit d’en parler!» Mais plusieurs également, d’après Silvia Galipeau, se disaient heureux d’être parents.

Gérer les attentes
Cinquante ans après la pilule, on ne devient plus parent pour les mêmes raisons qu’avant. «Le fait d’avoir des enfants plus tard, observe Silvia Galipeau, nous rend plus conscients. Les gens ont eu une vie personnelle et professionnelle avant de fonder une famille, et sont plus à même de mesurer les sacrifices qu’ils font. C’est peut-être ce qui explique une certaine désillusion.»

Autrefois, les enfants arrivaient souvent sans qu’on l’ait vraiment choisi. De nos jours, c’est le contraire. «Il y a donc aussi plus d’attentes», dit Brigitte, 32 ans, mère d’un garçon de 6 ans.  Elle et son conjoint se sont séparés et vivent désormais chacun en famille recomposée. Leur couple n’a pas survécu aux premières années de leur parentalité. «Si je me fie à mon expérience, témoigne Claudia Écrement, les premiers mois sont très pénibles: une succession de nuits blanches, de pleurs, de frustrations parce qu’on ne sait pas s’y prendre… Le premier enfant occasionne toujours un certain chambardement. Mais ensuite, les choses se replacent. Toutefois, je vois de nombreux couples qui se butent à la difficulté et ne la surmontent pas.»

C’est ce qui fait dire à Marie-Josée Mercier, psychologue spécialisée auprès des familles, qu’on doit être capable de s’assumer seul ou dans une relation de couple équilibrée, pour que l’enfant ne vienne pas combler un vide. «Ce n’est pas lui qui va rendre le parent heureux, déclare-t-elle. Celui-ci doit avoir les moyens personnels de l’être, et l’enfant pourra alors contribuer à son bonheur. Mais il ne peut en être la source. Sinon, c’est que quelque chose ne tourne pas rond…»

Le sens du bonheur
Lise Dubé, une ancienne chercheuse en psychologie sociale de l’Université de Montréal aujourd’hui à la retraite, prépare un essai sur le bonheur. Elle souligne que ce thème est nouveau dans les sujets d’étude de la psychologie (depuis la fin des années 1980), mais que toutes les données convergent vers une même conclusion, au chapitre de la vie conjugale associée à la vie parentale. «La tendance indique que les couples qui ont des enfants sont moins heureux que les couples sans enfants, dit-elle. Mais cet aspect des choses ne dit pas tout sur le bonheur d’être parents.»

Par ailleurs, selon Mme Dubé, on saisit peut-être mal ce qu’est le bonheur. «Ce n’est pas le contraire du malheur, comme on le croit souvent, note-t-elle. Le bonheur est une sorte de point de vue, un bilan que nous faisons de nos émotions négatives et positives, et du sens que nous donnons à notre vie. Cette dimension est cruciale.» Autrement dit, si les couples sont malheureux à l’arrivée des enfants, ils évalueront leur existence autrement quelques années plus tard. «Ils réaliseront que leur engagement, ce projet de vie qu’on appelle en psychologie “ordre motivationnel”, comprenait des aspects négatifs qui auront été équilibrés par les beaux moments de la vie de parents, ajoute Lise Dubé. En regardant en arrière, ils feront donc une évaluation positive.»

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Pourquoi a-t-on des enfants?
Si on a envie d’un enfant, ce n’est donc pas forcément «pour être plus heureux», mais simplement parce que c’est un besoin qui s’inscrit dans un projet de vie. Ce qui expliquerait pourquoi certains, même s’ils ne sont pas en couple, formulent le souhait d’être parents. Et pourquoi, malgré le fait d’être seuls pour élever leurs enfants, ils sont heureux de leur sort. «Je voulais être mère et j’ai adopté deux enfants seule, raconte Sylvie. Ce n’est pas facile tous les jours, mais ils me comblent.» Bien sûr, pour Sylvie, être deux aurait facilité la gestion du quotidien, entre autres. Cependant, même en couple, l’amour n’est pas toujours au rendez-vous — et pas nécessairement garant d’une vie familiale réussie…

«On devra faire face à tant d’imprévus, de facteurs incontrôlables, qu’il faut réfléchir sérieusement aux raisons qui amènent à fonder une famille, dit Marie-Josée Mercier. On peut vouloir des enfants pour offrir de l’amour et donner à son tour, par désir de filiation ou par envie de développer un noyau, sans compter toutes les raisons inconscientes…» Célibataire, Sylvie est devenue mère par pur désir de materner, de fonder un clan. «Je ne peux d’ailleurs pas renoncer à l’idée d’en avoir un troisième, dit-elle. Plus il y a d’enfants à table, plus je suis heureuse.» Dans son cas, il est évident que le bonheur passe par le fait d’être mère.

Savoir accepter l’imprévu
Quoi qu’il en soit, avoir un enfant est assorti d’incertitude. «Nous ne savons pas s’il aura une condition particulière, si nous serons disponibles, poursuit Marie-Josée Mercier. Mais à travers les contingences possibles, nous créons un lien d’attachement avec lui, et le voir se développer en étant heureux, c’est ce qui fait notre bonheur.» Guider, accompagner l’enfant sur son chemin, le voir gagner des batailles et s’épanouir, fortifier ce qui nous unit à lui, voilà autant de plaisirs sur lesquels se construit le bonheur d’être parents. Pierre-Yves, 49 ans, avait hâte de vivre ce bonheur, lui qui voulait des enfants «depuis son plus jeune âge». Il est passé par de nombreuses épreuves (toxicomanie, chômage, dépression), a rencontré une femme qui souhaitait aussi être mère, et ils ont eu la petite Gabriella. «Nous sommes aujourd’hui séparés, nous confie Pierre-Yves. Nous ne nous entendons pas du tout en tant que couple, mais comme parents, ça va assez bien. Et surtout, je réalise que j’avais raison de vouloir des enfants, car c’est une expérience merveilleuse: je ne suis pas un père parfait mais je m’occupe bien de ma fille, je lui apprends l’autonomie et je savoure mon bonheur de la voir s’épanouir. Je suis heureux quand je regarde ces tables de fête où tous ses petits camarades piaillent de joie et rient de bon cœur. Je suis content d’avoir tenu bon et d’avoir eu cette enfant.»

Peut-être les embûches que Pierre-Yves a surmontées dans sa vie l’ont-elles préparé à saisir l’occasion de concrétiser son désir d’être père. «Je ne sais pas exactement pourquoi je voulais des enfants, dit-il. C’est diffus, plusieurs choses entraient en ligne de compte. Mais je sais apprécier ma chance.»

Source: Enfants Québec, novembre 2011

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