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Deux parents, c’est dépassé?

Crédit: Shutterstock

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On veut encore des enfants et, souvent, un conjoint. Mais plus forcément ensemble. Les enfants d’aujourd’hui peuvent avoir un seul, deux, trois ou même quatre adultes pour pendre soin d’eux. Comment le vivent-ils?

Pascale Navarro

Sophie, 35 ans, n’a pas attendu le prince charmant pour avoir ses enfants. «J’étais en couple, mais mon chum ne voulait pas d’enfants, raconte-t-elle. Puis, j’ai appris qu’il voyait une autre femme. Je l’ai donc quitté. Mais pour moi, le moment était venu de fonder une famille. Je me suis renseignée sur la possibilité d’adopter des enfants, et je suis aujourd’hui mère d’un garçon et d’une fille… mais toujours célibataire!»

L’histoire de Sophie n’est pas exceptionnelle. Selon les récentes statistiques du ministère de la Famille et des Aînés du Québec, le nombre de foyers monoparentaux augmente toujours au Québec (en trois décennies, de 66 %!), tout comme le nombre de familles avec parents de même sexe ou de familles recomposées. Ainsi, il n’est plus rare que les enfants aient un seul parent, ou alors plus de deux adultes pour s’occuper d’eux!

L’enfant indépendant du couple
Il est loin, le temps où «amour» rimait avec «toujours», et où l’enfant était le «fruit de l’amour». Selon une étude réalisée au Québec par des chercheurs du Département de démographie de l’Université de Montréal, de 15 à 30 % des couples mariés ou vivant en union libre se séparent. Et cette mobilité conjugale n’est pas près de diminuer. «Les couples sont plus fragiles qu’avant, admet Claudine Parent, professeure agrégée à l’École de service social de l’Université Laval, et on peut dire que les choses ne vont pas en s’améliorant. Il est vrai aussi que notre épanouissement en tant qu’adultes est important, suffisamment pour choisir la séparation si notre bonheur en dépend. Et (oui !) nous entraînons les enfants là-dedans.»

Avec la banalisation de l’éclatement des couples ou de la conception d’un bébé hors du schéma classique des deux parents conjoints ou amoureux, l’enfant est devenu un véritable projet en soi, indépendant de l’amour conjugal, ainsi que l’illustre en tous points le cas de Sophie. À ce propos, Anne-Marie Piché, chercheuse en travail social à l’UQAM, déclare: «On observe maintenant de façon assez documentée que la “valeur” de l’enfant, en ce qu’il représente un accomplissement de soi, s’éloigne de plus en plus des modèles traditionnels de construction familiale. Par exemple, un nombre croissant de personnes seules adoptent leurs enfants ou passent par une mère porteuse, en dehors du couple. L’amour prédominant, c’est celui de l’enfant. Plus nécessairement celui d’un conjoint.»

Autre cas évocateur, celui des familles reconstituées. Dans ces clans, les adultes arrivent souvent déjà assortis d’enfants, et l’amour conjugal se superpose à un noyau familial préexistant. Claudine Parent s’est spécialisée dans l’étude des couples qui recomposent une famille. Elle observe aussi, effectivement, une démarcation entre le projet conjugal et le projet parental. «Depuis les années 1970, les femmes ont pris le contrôle de leur maternité: avoir un enfant est pensé différemment pour nous que pour nos mères et grands-mères», souligne-t-elle. On devient mère ou père sans obligatoirement être en couple, tout comme on peut devenir parent d’un enfant qui n’est pas de soi.

Les effets sur les enfants

Comment les enfants se sentent-ils dans ces nouvelles familles qui comptent un seul parent ou, à l’inverse, trois ou quatre adultes pour s’occuper d’eux? S’ils ont été conçus hors de la cellule traditionnelle et qu’ils ont, par exemple, un seul parent biologique ou adoptif, cette structure sera leur modèle de référence. «Si cela fonctionne bien, explique Nicole Resnier, psychologue auprès des enfants et des adultes depuis une quarantaine d’années, ils n’auront pas de problèmes et pourront développer un lien avec un autre adulte, qui fera figure d’autorité et sera leur référence éducative.»

Les contrecoups difficiles surviennent plutôt à la suite de la séparation des parents, quand l’enfant a été conçu par un couple traditionnel. En effet, selon Nicole Resnier, ce n’est pas tant les disputes qui affectent l’enfant, que l’instabilité de la famille. «Car la stabilité est essentielle, explique-t-elle, du moins jusqu’à l’adolescence, pour que l’enfant se développe correctement. Lui faire subir, à un jeune âge, la séparation de ses parents, c’est exiger de lui une maturité qu’il n’a pas encore. C’est le faire passer très vite sur des étapes de développement de l’identité. Certains vont toutefois y voir des bénéfices secondaires: ils se disent heureux d’avoir cinq grands-mères, par exemple, et donc plus de cadeaux. Ce qui peut être une sorte de défense contre la peine qu’ils ressentent par ailleurs. En fait, ils essaient probablement alors de voir ce qu’ils peuvent retirer de la situation.»

Claudine Parent est pour sa part très confiante en la capacité d’adaptation des enfants à la recomposition de leur famille. «Quand les couples s’unissent en famille recomposée, dit-elle, les enfants sont déjà là. Si le père reste présent dans leur vie et que leur mère a un nouveau conjoint, ils verront souvent ce dernier comme un parent qui “s’additionne” aux parents d’origine. Je crois que les jeunes sont ouverts. Un beau-père qui s’occupe d’eux et s’intéresse à ce qu’ils font, qui est présent quand ils ont besoin d’un confident, c’est un “plus” dans leur vie.» Parfois, ce beau-père peut même devenir un père de remplacement, par exemple en cas de décès du père biologique.

La clef: les relations entre les parents
Claudine Parent souligne que selon toutes les recherches qu’elle a consultées, c’est la qualité des relations entre les parents, conjoints ou non, qui a le plus d’impact sur l’enfant. «Lorsqu’elles sont harmonieuses, l’enfant se développe bien, dit-elle. Et ce, quels que soient les types de famille. Les enfants se disent mieux dans leur peau et plus heureux quand il n’y a pas de chicanes.» Par conséquent, tout dépend de la manière dont se vit la séparation, quand il y en a une. «Si les parents peuvent aller au-delà de leur narcissisme individuel et comprendre qu’ils sont parents et le resteront jusqu’à la fin de leurs jours, c’est déjà beaucoup mieux, estime Nicole Resnier. S’ils se déchirent et font des enfants leurs otages personnels, alors ça ne va plus du tout, et les jeunes en seront très affectés.»

Dans les faits, l’ensemble de la société aurait plus de mal à s’adapter à ces nouvelles structures familiales que les enfants eux-mêmes. Selon Anne-Marie Piché, nous avons ainsi encore tendance à considérer comme anormales les situations où les enfants ont  une seule ou alors plus que deux figures parentales. «Nos sociétés ont développé le modèle où les enfants doivent automatiquement se référer au couple hétérosexuel comme image parentale, note-t-elle. Cependant, en dehors de nos cultures, il est admis que l’enfant ait plusieurs figures de référence. C’est le cas dans de nombreux pays!» Si les enfants y sont prêts, qu’attendons-nous pour l’accepter?

Source: Enfants Québec, novembre 2012

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