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Garçon ou fille? Halte aux stéréotypes!

garcon fille gars-istockphoto

Crédit: Istockphoto

Certains choisissent de garder secret le sexe de leur enfant le plus longtemps possible pour élever ce dernier à l’abri des stéréotypes sexuels. Des sociologues, des sexologues, des psychologues et des parents en débattent.

Élise Tétreault

Un couple ontarien a fait les manchettes des journaux en 2011 pour avoir choisi de ne pas dévoiler le sexe de son dernier-né, doté du prénom unisexe Storm. Quelques mois auparavant, en Suède, une expérience similaire d’enfant «sans genre» avait aussi été rapportée. Suivant les traces de Simone de Beauvoir, qui écrivait déjà il y a 50 ans «On ne naît pas femme, on le devient», ils sont plusieurs parents à décider ainsi de ne pas élever leur progéniture selon un sexe en particulier. Leur but? Que leurs enfants se forgent seuls leur identité sexuelle, pas forcément la même que leur identité biologique, à l’abri surtout des stéréotypes.

Logique ou risqué?
Au Québec, si aucun parent n’a encore démontré un militantisme aussi radical, le sujet suscite néanmoins un débat, tant chez les universitaires que dans les familles. «Il y a indéniablement une distinction à faire entre le genre et le sexe d’un enfant», énonce Michel Dorais, sociologue de l’Université Laval. Spécialiste du genre et des sexualités, ce professeur considère que le sexisme est encore très enraciné dans notre société, et que le désir qu’ont ces parents d’y soustraire leurs enfants est compréhensible, bien que leur méthode puisse paraître excessive. «Ils partent du principe que le fait de ne pas savoir si l’on a devant soi un garçon ou une fille empêche quiconque d’utiliser le critère du sexe pour juger des comportements d’un enfant, et pour lui dire qu’il a bien agi ou mal agi, explique-t-il. C’est tout à fait logique!»

Logique, peut-être… mais l’impact d’un tel secret sur les enfants est bien sûr la grande question que se posent les parents. Mère de deux fillettes de 1 an et 2 ans et demi, Marie-Josée Leduc croit primordial que ses filles sachent à quel groupe elles appartiennent. «Je comprends la démarche des parents de Storm, mais je vois mal comment on pourrait ne pas affecter l’enfant en lui cachant une information aussi critique», dit-elle.

Un secret sans grandes conséquences
Sur ce point, la professeure de psychologie à l’UQAM Christa Japel, spécialisée dans le développement de l’enfant, se fait plutôt rassurante. Bien que l’identité sexuelle entre en jeu dans la connaissance de soi de l’enfant, elle ne constitue pas un paramètre capital du développement pendant la petite enfance, croit-elle. « Pour cette période, on parle plutôt de développement affectif et de développement global, dit-elle. En ce sens, on ne peut pas dire qu’il soit nécessaire de coller une étiquette de genre à un enfant dès sa naissance.» Selon elle, l’identité sexuelle prendra de l’importance graduellement et deviendra cruciale seulement à partir de la puberté.

L’entourage de l’enfant serait davantage déstabilisé par le mystère fait autour de son genre, estime Dominic Beaulieu-Prévost, professeur au Département de sexologie de l’UQAM. «Nous vivons dans une société où les gens veulent savoir à tout prix s’ils ont affaire à un homme ou à une femme… et ne pas le savoir les dérange», dit-il. Qualifiant de louable l’idée des parents torontois, M. Beaulieu-Prévost est plutôt d’avis que les enfants à qui l’on tait leur sexe biologique sont en mesure de s’adapter. «Storm n’aura d’ailleurs pas à affronter une situation unique, remarque-t-il. De nombreux enfants issus de familles qui vivent en marge, à cet égard ou à d’autres, en viennent à subir un certain choc lorsqu’ils doivent s’intégrer à la société. Cette nécessité ne leur occasionne pas systématiquement de problèmes sérieux.»

Le sexe chez les tout-petits
Selon la sexologue Jocelyne Robert, toutefois, le rôle que joue l’identité sexuelle dans le développement global de l’enfant est fondamental. «Il est essentiel que l’enfant soit fier de son identité, qui s’exprime entre autres par son adhésion au groupe sexué auquel il appartient, souligne-t-elle. Les enfants se perçoivent comme des garçons ou comme des filles avant même de se percevoir comme des êtres humains. C’est ne pas aider l’enfant à adopter une identité sexuelle saine et solide que de nier son sexe.»

D’après cette spécialiste, auteure des livres Ma sexualité 0-6 ans et Ma sexualité 6-9 ans, l’enfant de 18 à 24 mois perçoit déjà l’existence des deux sexes, et c’est dès l’âge de 2 ou 3 ans qu’il prend conscience de son appartenance à l’un des deux. Dès lors, sa sexualité se manifeste sous forme de curiosité, jusqu’à ce qu’il ait compris progressivement que son sexe est permanent, vers 4 ou 5 ans. La consolidation du genre se fait entre 5 et 6 ans, période où l’enfant développe son sentiment d’identité. Le complexe d’Œdipe (attirance sexuelle de l’enfant pour son parent de sexe opposé) survient vers l’âge de 3 ans et fait partie du processus vers la consolidation de l’identité sexuelle. De l’opinion de Mme Robert, il serait donc contre nature qu’un enfant grandisse et évolue sans être conscient de son sexe, alors qu’il s’agit là d’une indispensable dimension de son cheminement.

La culture des stéréotypes
Jocelyne Robert pense également qu’instaurer le secret quant au sexe de l’enfant a d’autant moins de sens que les parents peuvent très bien combattre les stéréotypes sexuels sans recourir à ce stratagème. «Les stéréotypes relatifs au genre relèvent d’éléments culturels, tandis que l’identité sexuelle est quelque chose d’intrapsychique, indique-t-elle. On peut parfaitement admettre qu’il existe une spécificité liée au genre respectif, tout en aidant les enfants à grandir dans une perspective d’égalité des sexes. »

Martine Drapeau, sexologue clinicienne, croit en outre qu’il est souhaitable de bien discerner ces stéréotypes, afin de choisir ceux auxquels on veut se conformer et ceux qu’on préfère rejeter. «Les enfants sont aptes à reconnaître que certains jeux sont des jeux de garçons, et d’autres, des jeux de filles — et qu’il est possible de jouer aux deux», dit-elle, ajoutant qu’il revient aux parents de le leur faire comprendre.

Pour Marie-Hélène Brien, la maman de William, 4 ans, et d’Emmy, 10 ans, il est clair que la liberté de s’exprimer en jouant n’est pas tributaire de la connaissance de sa propre identité sexuelle: «Mon fils, vers l’âge de 2 ou 3 ans, aimait porter des talons hauts et les robes de sa sœur, raconte-t-elle. Encore aujourd’hui, il aime jouer au bébé avec des poupées. Mais il reste un garçon et il le sait!»

Source: Enfants Québec, novembre 2012

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