superbanniere
Abonnement Magazine

Chut, nos enfants n’entendent plus!

Crédit: Istockphoto

Crédit: Istockphoto

Nos enfants entendent de moins en moins bien. Et personne ne comprend pourquoi! 

Amélie Daoust-Boisvert

Le Dr Benoît Lévesque, chercheur en santé communautaire à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), se souvient des heures en voiture qui l’ont mené, il y a quelque temps, vers les vacances en famille. Assis derrière le volant, il entendait «rugir» le iPod de son fils de 15 ans, installé à l’arrière, et devait insister pour que celui-ci accepte de baisser le son.

L’inquiétude du Dr Lévesque était légitime: partout dans le monde, la surdité gagne du terrain. Aux États-Unis, une étude récente souligne que les pertes d’audition ont augmenté du tiers chez les adolescents au cours des sept dernières années. Cette hausse qui s’observe depuis un moment déjà, le Québec la subit aussi. Sans déceler de différences significatives chez les moins de 14 ans, l’Institut de la statistique du Québec avait déjà constaté que l’incapacité auditive, pour les 15 ans et plus, était passée de 3,1 % en 1991 à 4,2 % en 1998. Le vieillissement de la population n’en était en rien responsable: la hausse touchait principalement les jeunes. Malheureusement, aucune donnée plus actuelle ne permet de suivre la situation spécifiquement au Québec depuis que les iPod et autres baladeurs miniatures ont envahi le monde des enfants jusque dans les écoles primaires.

Aucune preuve contre les iPod
On a vite fait d’associer les baladeurs numériques à la hausse des pertes d’audition dans la population. Mais est-ce vraiment leur faute? La question donne des maux de tête à l’expert en audiologie Tony Leroux. «Plusieurs enquêtes montrent que la prévalence de la surdité augmente, dit ce chercheur de l’Université de Montréal, mais, malgré nos soupçons, nous n’avons pas de preuves que le phénomène soit lié aux baladeurs numériques.» Ni d’ailleurs à d’autres causes. «La surdité est croissante, il se passe quelque chose et on ne trouve pas quoi!» se désespère-t-il. Les études — somme toute peu nombreuses — échouent dès qu’il s’agit de cerner la ou les sources de cette épidémie sournoise.

Déformation professionnelle oblige, au retour de ces vacances passées avec son fils, le Dr Lévesque se met à éplucher la littérature scientifique, à la recherche des effets des iPod… sans trouver grand-chose. Bien que davantage familier avec ce qui touche le monde aquatique — il étudie entre autres la contamination de l’eau potable et des lacs —, il décide de lancer un projet à l’école de son fils. Deux étudiantes de 5e secondaire, en collaboration avec de vrais chercheurs, testent 124 de leurs camarades de 13 à 16 ans, à l’école Les Compagnons-de-Cartier, puis présentent leurs résultats dans le cadre de l’Expo-sciences Bell.

En «infraction» avec leurs oreilles?
En calculant le nombre de décibels qui sortent de leurs baladeurs, le Dr Lévesque a nettement l’impression que «plusieurs ados se grillent les oreilles». Ces derniers portent leurs écouteurs en moyenne une heure et demie par jour la semaine, et une heure la fin de semaine. Plus de 40 % d’entre eux montent le volume au-delà de 85 dBA (décibels pondérés), norme maximale fixée pour les milieux de travail bruyants par Santé Canada, au-delà de laquelle les travailleurs risquent d’endommager leur ouïe, à court ou à long terme.

«Rien ne différencie à cet égard le bruit d’une scierie de la musique qui sort d’un iPod», souligne le Dr Lévesque. Certains petits appareils, poussés au maximum, grimpent jusqu’à 110, voire 120 décibels. «Tout comme le conducteur d’une voiture qui roule à 220 km à l’heure, on est en “infraction” avec son oreille lorsqu’on écoute son baladeur à 100 décibels !» dit-il pour illustrer son propos.

Afin d’en avoir le cœur net, dans une deuxième phase de l’étude, les chercheurs de l’INSPQ testent l’ouïe de ces mêmes ados… sans rien détecter d’anormal, même chez ceux qui poussent le volume au-delà des normes prescrites aux travailleurs. Comme dans toutes les études précédentes, les chercheurs peinent à confirmer une relation de cause à effet entre la hausse indéniable de la surdité dans la population et l’utilisation de baladeurs.

Plus fort, plus longtemps
Une chose est sûre, collés aux oreilles des 7 à 77 ans, les petits baladeurs numériques représentent davantage de risques que leurs moins conviviaux ancêtres, le walkman et le discman. Cette bibliothèque de milliers de chansons qui tient dans un minuscule appareil, si pratique qu’il est tentant de s’y brancher plusieurs heures par jour, ne cesse d’inquiéter Tony Leroux. «En plus, dit-il, les baladeurs numériques sont d’une telle qualité aujourd’hui qu’ils nous permettent de nous isoler des bruits ambiants. Du coup, nous atteignons des niveaux sonores qui dépassent de loin les normes acceptables.»

L’audiologiste recommande aux parents de surveiller de près la situation, sans attendre les preuves scientifiques. D’autant que les plus jeunes sont bel et bien les plus vulnérables: avant l’âge de 8 ans environ, les enfants baignent dans une atmosphère où tout est perçu de façon plus aiguë. Dans leurs petits conduits auditifs, les sons résonnent surtout en hautes fréquences. «Il est normal qu’en vieillissant on entende de moins en moins les hautes fréquences, note Tony Leroux. Mais ce phénomène apparaît prématurément chez les jeunes enfants soumis à des environnements bruyants. C’est comme s’ils subissaient un vieillissement précoce de l’ouïe.»

Une législation en Europe
En Europe, le groupe de travail sur les maladies émergentes de la Commission européenne a affirmé que de 5 à 10 % des adeptes du baladeur risquaient de détériorer leur ouïe en écoutant leur musique trop fort, bien qu’eux non plus n’aient pas de preuves d’une relation de cause à effet. En conséquence, la Commission a décrété que ces appareils devraient avertir du danger l’utilisateur qui règle le son au-delà de 80 dBA, niveau considéré comme sûr. Une législation que les experts canadiens aimeraient bien voir traverser l’Atlantique.

En attendant, et par mesure de prévention, nos experts préconisent de sensibiliser les enfants dès qu’ils s’intéressent à la musique ou aux jeux vidéo. «On peut expliquer aux jeunes que, s’ils écoutent leur musique favorite trop fort, ils pourraient moins bien percevoir certaines notes à la longue, ou se mettre à entendre des bruits parasites indésirables, comme des bourdonnements», dit Tony Leroux.

Fait consolant: en vieillissant, plusieurs apprennent à baisser le volume. Comme Sébastien, le fils du Dr Lévesque. «Il a mis la pédale douce: je n’entends plus sa musique quand je suis à moins d’un mètre de lui», se réjouit son père.

 

Crédit: Istockphoto

Crédit: Istockphoto

Trop de décibels!

  • On mesure les sons en décibels pondérés (dBA). Tous les trois décibels, la pression exercée par les sons sur l’oreille double. Par exemple, un avion qui décolle (de 120 à 140 dBA) émet 1 000 fois plus de bruit qu’une conversation normale (60 dBA)!
  • La plupart des chaînes stéréo et des baladeurs numériques peuvent jouer jusqu’à une force de 110 dBA. Pour l’oreille, c’est aussi agressant qu’une tronçonneuse ou un marteau-piqueur. Mieux vaut donc s’abstenir, sachant que, théoriquement, dix minutes à 110 dBA suffisent à causer des dommages. Entre 85 et 110 dBA, les cellules sensitives de l’oreille s’abîment plus lentement, et la surdité peut apparaître des années plus tard, insidieusement.
  •  La musique qui sort du iPod de votre enfant dépasse probablement la norme acceptable de 85 dBA si:
  1. Vous devez crier pour que fiston vous comprenne.
  2. Vous entendez sa musique à un mètre de lui.
  3. Le volume est réglé à plus de la moitié du curseur de l’appareil.
  4. Le volume est assez élevé pour masquer les sons ambiants, dans l’autobus par exemple.

Source: Enfants Québec, décembre-janvier 2011

Commentaires

commentaires

Comments are closed

À lire aussi

L’automutilation, une pratique inquiétante

De plus en plus d’enfants de 10 à 17 ans sont hospitalisés...

Lire la suite →

Bonnes nuits, bonnes notes

Pas facile de les mettre au lit… Pourtant, selon les...

Lire la suite →

Attention, peaux sensibles!

Crèmes, shampoings et savons pour enfants... quels sont les...

Lire la suite →

Nos blogues

Pour prévenir l’intimidation… leur modèle, c’est vous!

Pour prévenir l’intimidation… leur modèle, c’est vous!

Que faire pour contrer le phénomène de l’intimidation? On parle souvent des comportements et...

Lire la suite →


Regarder un enfant dans les yeux

Regarder un enfant dans les yeux

Quand on a des enfants, l’heure du souper est particulièrement intense, tout le monde sait ça. On se...

Lire la suite →


Le plus beau jour de ma vie

Le plus beau jour de ma vie

Martin Marier raconte l'accouchement de sa blonde et la naissance de sa fille, le soir où il est...

Lire la suite →