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Enfant-athlète: les dangers de la compétition

Crédit: Istockphoto

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La compétition sportive a beaucoup d’attraits. Mais avant de se décider à inscrire son enfant aux activités de compétition d’un club, une réflexion s’impose.

Sarah Poulin-Chartrand

La fille de Nadine * fait de la gymnastique artistique depuis l’âge de 6 ans. Elle passe tous ses après-midi au gymnase, en plus de son entraînement du samedi, pour un total de 24 heures par semaine. Au grand dam de sa maman, puisque la vie de la famille tourne presque exclusivement autour des horaires de la jeune fille, aujourd’hui âgée de 13 ans. «J’ai toujours espéré qu’elle s’arrêterait d’elle-même», soupire la mère de l’adolescente. Car c’est bien le désir de sa fille, de soutenir ce rythme intensif. Nadine, qui jugeait autrefois avec dureté les parents qu’elle voyait pousser leurs enfants d’entraînements en compétitions, se disant que ses filles ne feraient jamais 20 heures de sport par semaine, s’est laissé prendre au piège. «Au début, les entraîneurs proposent “seulement” cinq heures de plus, explique-t-elle, alors on accepte, sans savoir dans quoi on s’embarque.» Comme elle l’avoue, il est ensuite difficile de refuser à son enfant de gravir les échelons, s’il est heureux dans son sport.

La famille de la jeune athlète débourse annuellement 5 000 $ pour les cours, les compétitions et les vêtements. Lorsque celle-ci était encore au primaire, elle a manqué l’heure du souper familial pendant trois ans car elle passait ses soirées au gymnase. «J’en pleurais, tellement je trouvais difficile de ne pas voir ma fille, raconte cette maman. Je suis contente qu’elle fasse ce sport, c’est un beau sport, mais elle n’est jamais là…» Nadine a vu plusieurs parents dont les filles avaient pourtant beaucoup de potentiel les faire abandonner en cours de route parce que l’investissement en temps et en argent était trop lourd.

Autant le savoir en effet avant d’inscrire nos enfants dans ces activités. Pratiquer un sport de compétition coûte cher, et nécessite aussi un gros investissement en temps — de la part de l’enfant comme de celle des parents. Ces derniers jouent les taxis à longueur de semaine, et les week-ends sont souvent consacrés aux matchs ou aux compétitions, ce qui implique beaucoup de sacrifices pour toute la famille… dont les horaires sont désormais calqués sur ceux du club. Sans oublier que le stress et la fatigue peuvent peser sur la jeune recrue au point de la conduire finalement à tout lâcher au lieu de lui faire aimer le sport. Le tableau est loin d’être idyllique!

La pression des clubs
Parfois, malheureusement, les enfants n’ont tout simplement pas d’autre choix que d’accepter les conditions que leur impose leur club, s’ils veulent continuer à pratiquer leur sport favori. On l’a vu à l’automne 2011, quand des jeunes hockeyeurs d’une dizaine d’années ont été expulsés de leur club du quartier Centre-Sud, à Montréal. Leur tort? Ne pas avoir voulu se présenter au camp de classement compétitif de leur association. Ces enfants souhaitaient seulement faire du hockey amateur, sans s’engager à participer à des séances d’entraînement et à des matchs trop nombreux. L’option «hockey récréatif» leur a d’abord été refusée. Les enfants ont pu rechausser leurs patins après que les médias se furent emparés de l’affaire.

Daniel Côté est directeur des communications à Hockey Québec (organisme qui chapeaute les différentes associations de hockey de la province). Il reconnaît que certains entraîneurs poussent quelquefois un peu fort leurs jeunes hockeyeurs. «Le mot d’ordre, dans les formations destinées à nos entraîneurs, est que le jeune doit certes progresser, mais que l’objectif premier doit rester le plaisir de jouer», dit-il, en ajoutant que certains coachs ne voient hélas pas les choses ainsi.

Effectivement, depuis l’affaire du hockey dans le quartier Centre-Sud, les choses ne semblent pas avoir vraiment évolué. Pour Luc Sergerie, dont le fils inscrit à ce même club recevra sous peu une «invitation» à se présenter au camp de classement de hockey de sa division, il ne fait aucun doute que les enfants sont tenus de s’y présenter. Même si ce père de famille admet ne pas avoir trop envie de se lancer dans le rythme des compétitions, il se pliera à la marche à suivre pour ne pas nuire à son fils. «De toute façon, s’il est sélectionné pour jouer à un niveau supérieur, dit-il, nous n’aurons pas vraiment d’autre option que de le faire avancer, à moins de demander un déclassement.» Selon ce papa, jouer au hockey avec les amis du coin, si l’on est meilleur que le reste de l’équipe, ne se fait carrément pas. Ce que confirme à demi-mots l’entraîneur Daniel Bouchard, qui s’occupe des jeunes joueurs de 9 et 10 ans, et qui a pour mots d’ordre principaux la discipline et le sérieux. «Oui, on s’amuse, mais avec discipline! Et ceux qui veulent seulement jouer pour le plaisir, ils jouent dans la ruelle!»

Des parents ambitieux
D’autres fois, ce ne sont pas les clubs qui imposent la compétition aux enfants… la pression vient plutôt des parents eux-mêmes. S’ils ne sont pas tous agressifs, ces pères et mères compétitifs existent bel et bien, comme le confirme Stéphane Lacombe, l’entraîneur de hockey des «pré-novices» de l’Association de hockey mineur Villeray. «Certains parents rêvent en couleurs, plus que leur enfant même, qu’ils voient déjà dans la Ligue nationale…» Autant dire que leur fiston subit de la pression!

François Bourgeais, directeur technique du Club de soccer de Longueuil, déplore l’obsession de tels parents, qui considèrent leur enfant comme le futur David Beckham de la province. «Ils veulent parfois revoir sur le terrain ce qu’ils ont vu à la télévision, c’est-à-dire des matchs à 11 joueurs sur des grandes surfaces, dit ce directeur. Mais ce n’est pas possible, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants de 4 ou 5 ans! À cet âge, les enfants apprennent plutôt à coordonner leurs mouvements, à sauter sur un pied à l’intérieur d’un cerceau. J’entends des parents dire: “On a payé, on veut des entraînements!” Ils oublient que leurs enfants sont en pleine croissance, et qu’ils sont naturellement fatigués.» M. Bourgeais travaille à instaurer dans son club une règle qui limitera le programme à un maximum de deux entraînements par semaine.

Attendre le bon moment
Daniel Curnier, professeur au Département de kinésiologie de l’Université de Montréal, est spécialisé en physiologie de l’exercice. «Je conseille de toujours vérifier auprès de l’enfant que c’est bien son désir, de gravir les échelons de la compétition, dit-il. À ce qu’on constate, lorsque les enfants abandonnent une discipline après avoir été poussés malgré eux à la compétition, c’est souvent la pratique sportive au complet qu’ils rejettent. Ces jeunes se forgent alors une image complètement négative de l’effort physique. » Tout le contraire du but initial, finalement.

Quand un enfant est passionné par son sport, comment savoir où il devrait s’arrêter? «Son âge est un facteur essentiel à prendre en compte, souligne Daniel Curnier. Si l’on inscrit l’enfant trop tôt à des compétitions, on court le risque qu’il ne soit pas prêt, émotivement, à apprivoiser le stress — car les sphères de développement de l’enfant ne sont pas toujours matures en même temps. Sur le plan physique aussi, il faut faire très attention à son degré de développement.» Dans les clubs de gymnastique, par exemple, il n’est pas rare de voir des fillettes de 4 ou 5 ans dans ce qu’on appelle le “précompétitif”.» De telles situations ne seraient pas très bonnes pour leur développement physique. «On peut faire du sport avant l’âge de 10 ans, dit le kinésio, mais il faut en pratiquer plus d’un en alternance.» En effet, une spécialisation trop hâtive peut amener à négliger le développement de certaines parties du corps. La spécialisation ne devrait donc venir qu’après le dernier pic de croissance des enfants, soit après 11 ans chez les filles et après 13 ans chez les garçons, en moyenne.  Jusqu’à ces âges, on a besoin d’apprendre à courir, à sauter, rappelle Daniel Curnier. Il n’y a pas d’études qui montrent que de mettre un enfant de 4 ans sur des patins serait bénéfique, au contraire.»

*Nom fictif.

Source: Enfants Québec, octobre 2012

 

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Liliane saint clair

ma fille ne veux plus arrêter de faire de la gymnastique mais le budget n’est plus la .quoi faire

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