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Du temps de qualité?

L’idée du temps de qualité devait nous déculpabiliser.
Mais ce n’est pas si facile…

Marie travaille à temps plein et élève son fils de 3 ans en garde partagée, en plus de suivre deux cours du bac qu’elle rêve d’obtenir. Elle va au gym trois fois par semaine et fréquente ses amies très régulièrement. Elle veut être une femme, une mère et une entrepreneure! Marie fait tout ce qu’il faut, mais dans le silence de son cœur, elle se sent coupable. Elle ne voit pas son fils autant qu’elle le voudrait…

Mais ça va, allez! Tout va bien, car le temps qu’elle passe avec son fils n’est-il pas du temps de qualité?

Durant ce temps si précieux avec son petit, Marie veut que tout se passe bien. Très bien. Après tout, l’expression le dit: du temps de qualité! Ce sera un coin de ciel bleu dans la tornade de sa vie! Elle ne veut pas se fâcher contre son fils, alors elle tolère de petits écarts. Oui, il lance sa nourriture… et puis après? Elle ne veut pas le faire pleurer, alors elle finit par céder sur certaines choses. Est-ce que c’est si grave, que ce soit elle qui ramasse les jouets à sa place? Elle prolonge le rituel du dodo tant qu’il le demande: une autre chanson, une autre histoire, encore une petite minute… Qu’est-ce que ça change, au fond, qu’il se couche un peu plus tard?

Ce fils a toute son attention. Marie ne lui refuse rien, à moins que l’objet de la demande soit vraiment inacceptable ou dangereux. Et cela varie d’une Marie à une autre. Souvent même d’une journée à une autre.

Mais le petit est un enfant comme les autres, et il finit par pleurer et même par faire une crise. Alors, le scénario parfait du temps de qualité de Marie s’évapore. La funambule tombe de son fil dans une rivière de culpabilité, corrosive et mortelle.

Nous nous sentons coupables des pleurs, comme si le sourire béat d’un enfant était la preuve que nous sommes une bonne mère. Ça ne l’est pas. Comme si notre temps si court avec lui devait générer un sentiment de bonheur permanent pour être valable. Nous nous sentons coupables parce que ça ne nous tentait pas, finalement, ce soir… et sûrement qu’il l’a senti! Et rendues là, nous sommes prêtes à renoncer à encore plus de notre rôle de parent, en laissant le petit souffler sur les dernières miettes de notre sentiment de compétence. Tout cela parce que ce temps de qualité ne devrait pas être gâché… C’est tout ce qu’il nous reste!

Et pourtant, le calme est si bon, à cause de l’agitation. Ces moments de consolation si doux dans nos bras ne peuvent advenir que si l’enfant est tombé et s’est fait mal. Ces moments de fierté, où il réussit enfin quelque chose, n’ont-ils pas été précédés de toute une série d’essais frustrants pour lui? Et enfin, les enfants qui savent qu’ils peuvent compter sur leurs parents n’ont-ils pas testé de nombreuses fois la solidité du cadre sans qu’il bouge? Le temps que nous passons avec nos enfants ne peut pas être fait que de fous rires et de câlins!

Voilà, dites-moi si j’ai bien compris… On nous a fait avaler l’idée du temps de qualité pour tenter de dissiper la culpabilité que nous ressentions à travailler, au lieu d’être avec notre bébé. Mais la culpabilité ne passe pas si aisément, n’est-ce pas? Ce principe du temps de qualité nous a fait renoncer de plus en plus à exercer notre autorité de parents, dans l’espoir d’augmenter la qualité de ce temps justement. Mais de ce fait, les enfants sont privés du cadre solide qui est nécessaire à leur épanouissement. Leur seuil de frustration est très bas, il s’ensuit donc beaucoup de crises de leur part. Et ces crises engendrent une nouvelle vague de culpabilité chez le parent qui veut du temps de qualité avec ses enfants.

Euh… y a pas quelque chose qui cloche dans tout ça?

 

Source: Enfants Québec, septembre 2014

Commentaires

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2 commentaires

Benoit Hammarrenger, neuropsychologue

Madame France Paradis,

Wow, quel texte intéressant! J’ai l’impression que vous nommez très exactement le vécu de nombreux parents qui naviguent entre discipline et ce concept mal compris de « temps de qualité », et ce à travers toutes les demandes du quotidien qui limitent notre temps avec les enfants.

Alors le secret ici est que discipline et temps de qualité sont deux concepts qui ne sont pas mutuellement exclusifs. Ce n’est pas parce qu’on fait de la discipline qu’on ne passe plus du temps de qualité avec les enfants. Ce sont même eux concepts qui doivent absolument venir de pair, et marcher main dans la main dans un habile dosage.

Le fait de discipliner et réprimander constamment un enfant sans passer de temps positif avec lui entraînera une chute de l’estime de soi chez cet enfant. On risque de le briser et de le rendre même anxieux et insécure au niveau de son attachement. En effet, si ses figures d’attachement principales – les parents – ne font que lui retourner une image négative, l’enfant pourrait développer un sentiment où il est incertain d’être aimé et aurait alors de la difficulté à créer des liens d’attachement forts avec les gens autour de lui. Par ailleurs, des parents qui n’insistent que sur le lien de qualité au détriment de l’encadrement et de la discipline risquent de créer un « enfant-roi » qui se croit tout permis, qui croit que tout lui est dû, et qui comprend qu’en jouant avec les sentiments de l’autre, il peut obtenir ce qu’il veut. Cela peut notamment être la base de l’enfant qui présente un trouble d’opposition / provocation.

Ce que l’on recommande c’est une discipline calme, ferme et aimante dans laquelle l’enfant connaît clairement les limites et sait qu’il ne peut les transgresser. Mais pour se donner une légitimité parentale à discipliner un enfant, il faut préalablement avoir créé un lien d’attachement fort et sécure avec lui. Pour créer ce lien d’attachement, il n’y a pas de recette magique, il faut consacrer du temps à l’enfant, être avec lui, s’impliquer dans ses activités, le valoriser dans ses réussites, discuter avec de sa journée, l’embrasser et le câliner. C’est ce qu’on appelle le temps de qualité.

Donc à travers le boulot, le gym et les ami(e)s, maman et papa doivent trouver suffisamment de temps de qualité avec leur jeune, mais également suffisamment de temps pour qu’au moment où la discipline sera nécessaire, on ne sente pas qu’on a miné tout le temps qu’on avait de disponible avec l’enfant. Il faut plutôt se dire alors qu’on a investi une partie de ce temps disponible sur notre rôle de parent-éducateur, ce qui est tout aussi nécessaire que le temps de qualité.

À tous les parents, continuez votre excellent travail!

_______________________________
Benoît Hammarrenger, Ph.D.
Neuropsychologue / Directeur CERC
Clinique d’Évaluation & Réadaptation Cognitive

    France Paradis

    Merci beaucoup de nourrir cette nécessaire réflexion sur le temps! Vos remarques élargissent notre vision et permettront à plusieurs parents d’envisager différemment ce temps si précieux qu’ils passent avec leurs enfants.

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