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Quand papa s’en va-t-en guerre

Crédit: Istockphoto

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Les déménagements et les sessions d’entraînement loin de la maison ponctuent la vie de famille des militaires, mais le plus difficile demeure le départ en mission dans des pays en guerre. Reportage auprès d’une famille séparée… et bientôt réunie. Nathalie Côté

En juin et juillet 2013, quelque 850 militaires du Québec retrouveront leurs proches après neuf mois en Afghanistan. Parmi ceux-ci, il y aura Georges Abi Nasr. Officier à la salle des opérations, il assure la coordination entre différentes organisations sur le terrain, à partir du quartier général de la Force internationale d’assistance et de sécurité. Ses journées commencent au lever du soleil et se terminent souvent très tard. Il ne s’en plaint pas.  Le temps passe plus vite lorsqu’on est occupé», dit-il. Mais pour le militaire, il est évidemment difficile de se trouver à plus de 10 000 kilomètres de ses trois fils depuis des semaines.

 

Illustration: Istockphoto

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Dur dur d’être loin de papa
Les aînés de cet officier, Ryan et Jayson, des jumeaux de 8 ans, s’accommodent plutôt bien de la situation. Ils ont compris que l’éloignement faisait partie du travail de leur père, même si celui-ci leur manque beaucoup. Par contre, pour le plus jeune, Ralph, 5 ans, c’est encore l’incompréhension. «Nous leur avons expliqué que papa allait notamment aider des enfants pauvres qui vivent dans la misère là-bas, raconte la maman, Gihane Ghoreib, mais cela n’a pas vraiment suffi.» Des camarades de classe ont tôt fait d’informer ses garçons au sujet de la guerre qui sévit en Afghanistan. Les parents ont dû apporter des précisions pour rassurer leurs enfants, mais aussi leurs amis. Le papa militaire a visité les classes de ses fils, afin de parler plus en détail de son travail et d’apaiser les esprits. À la maison, sa conjointe et lui ont installé un calendrier sur lequel les petits peuvent rayer les jours qui passent avant son retour.

 

Ryan et Jayson, ses jumeaux de 8 ans, s’accommodent plutôt bien de la situation. Par contre, pour le plus jeune, Ralph, 5 ans, c’est encore l’incompréhension.  Crédit: Album personnel

Malgré tout, Ralph demande quotidiennement quand son papa va rentrer. Il est inquiet et s’ennuie de lui. Peu avant le départ de Georges, son comportement avait d’ailleurs changé. Il avait commencé à frapper les autres enfants et à désobéir. Au moment de la séparation, il s’accrochait à la jambe de son père pour tenter de le retenir. Puis, dans les jours qui ont suivi, il n’arrivait plus à répondre aux questions de son enseignante. Il semblait avoir oublié les notions apprises. «Il était vraiment mal dans sa peau, confirme sa mère. La situation s’est améliorée, mais il traverse encore des périodes compliquées.»

Ralph n’est pas le seul à vivre péniblement l’absence de son papa. «Les enfants peuvent ressentir beaucoup d’anxiété, surtout quand la mission est dangereuse, souligne Kathy Perreault, psychologue auprès des enfants de militaires et elle-même conjointe d’un militaire. Certains éprouvent des troubles du sommeil, des malaises physiques et des troubles de comportement. Chez les plus petits, on note parfois une régression et un sentiment d’abandon. Un petit bonhomme de 5 ans m’a déjà demandé pourquoi son père aimait l’armée plus que lui. Par chance, comme le révèlent les études, ces répercussions ne sont que temporaires. Normalement, un an après le retour du père, il n’y a plus de traces des effets négatifs de son absence.»

Du côté de maman
Le parent qui est «monoparental» le temps de la mission doit aussi réorganiser son quotidien. Gihane Ghoreib s’occupe seule de ses trois fils, en plus de gérer sa garderie à domicile. «Georges m’a recommandé de ne pas écouter les nouvelles pour éviter d’angoisser, dit-elle. Mais honnêtement, même si je voulais le faire, je n’en aurais pas le temps!» En donnant son cœur à un militaire, elle savait que ce genre de situation pourrait se produire. Avant la naissance des enfants, Georges Abi Nasr avait participé à une mission en Bosnie-Herzégovine. Puis, un an avant son départ pour l’Afghanistan, il avait aussi accepté un poste à Ottawa, à plus de deux heures de route de la maison. Il n’était là que les fins de semaine. Pour Gihane, l’absence de son mari n’est donc pas une condition entièrement nouvelle.

Cette mère et épouse est-elle heureuse tout de même? Parfois, elle ferait volontiers une pause pour souffler un peu. Mais, bien que ses journées soient chargées, son moral demeure bon. Au moment de notre rencontre, elle comptait les jours qui la séparaient des trois prochaines semaines de congé de son conjoint — un point d’orgue dans la mission pour rattraper un peu le temps perdu. Gihane était très impatiente de le revoir, même si ces retrouvailles allaient naturellement impliquer une nouvelle séparation déchirante. La petite famille avait planifié de passer une semaine sous les palmiers.

Les appels quotidiens de Georges réconfortent aussi énormément sa conjointe. Décalage horaire oblige, les garçons, eux, doivent attendre le week-end pour parler à leur père. Mais quant à leur maman, il lui suffit d’une journée sans nouvelles pour être happée par l’inquiétude. Actuellement, les militaires canadiens doivent former l’armée et la police afghanes, il ne s’agit donc plus de périlleuses missions de combat. Cependant, dans un pays où les talibans n’hésitent pas à transformer des enfants en kamikazes pour perpétrer des attentats, la sécurité est relative. «La menace est constante», a admis Georges Abi Nasr, qui nous répondait par courriel depuis sa base de Kaboul. «Ce peut être des engins explosifs, des tirs de l’ennemi ou des membres des forces de sécurité afghanes qui se retournent contre la coalition. Notre entraînement nous aide toutefois à identifier les alertes et à agir en conséquence.»

Un retour parfois difficile
Les militaires sont attendus avec fébrilité par leurs familles, mais le retour est quelquefois éprouvant, pour eux comme pour leur entourage. En raison du stress qu’ils ont vécu, certains peuvent demeurer en état d’«hypervigilance», souffrir de troubles du sommeil, avoir des sautes d’humeur ou faire une consommation accrue de tabac et d’alcool, par exemple. De plus, pendant leur mission, une nouvelle routine s’est installée à la maison. Subtilement, les changements survenus peuvent engendrer des frictions entre les époux. Après avoir tout dirigé seule pendant des mois, la conjointe restée au foyer a parfois de la difficulté à abandonner certaines responsabilités, tandis que le conjoint militaire peut se montrer maladroit dans ses tentatives pour reprendre la barre. «Il arrive, d’autre part, que ces séparations exacerbent des tensions qui étaient déjà présentes au sein du couple avant la mission», remarque Kathy Perreault.

En ce qui concerne les enfants, ils ont souvent des réactions imprévisibles. Ils sont fréquemment gênés ou effrayés. Certains peuvent ressentir de la peine, de la colère ou de la rancune. On voit aussi des bébés ne pas reconnaître leur papa après plusieurs mois d’absence. «J’ai conscience, bien sûr, qu’il me faudra être patient pour ne pas bousculer les choses et m’adapter aux réactions de mes fils, dit Georges Abi Nasr. Je suis persuadé que tout rentrera dans l’ordre avec le temps.» Proche de ses enfants avant son départ, il a hâte de recommencer à faire du sport avec eux. Ce ne sera pas pour tout de suite, mais ce n’est que partie remise! Lire une histoire à ses garçons avant qu’ils aillent au lit et même faire le taxi entre leurs différentes activités sont autant de petits gestes qui lui manquent.

Pour plusieurs militaires, reprendre une vie normale est néanmoins beaucoup plus difficile. Ils rentrent au pays avec de profondes blessures psychologiques. Marie-Josée Huard, présidente de l’Association des conjointes de militaires canadiens, peut en témoigner. En 2008, son conjoint a combattu en Afghanistan. À son retour, il souffrait terriblement. «Nuit après nuit, il faisait des cauchemars à s’en rendre malade, raconte-t-elle. Il ne dormait plus.» En 2010, il a finalement consulté pour obtenir de l’aide. Diagnostic: stress post-traumatique. Selon les Forces canadiennes, 30 % des militaires ont eu besoin de soutien psychologique spécialisé dans les 54 mois suivant à leur retour d’Afghanistan. Environ 8 % ont souffert de stress post-traumatique, 2 %, de dépression et 2 %, de difficultés d’adaptation. Aujour-d’hui, le conjoint de Marie-Josée Huard se sent mieux, mais il demeure «hypervigilant». «Il sursaute au moindre bruit, dit-elle. Un mot, un paysage ou des images à la télévision suffisent parfois pour faire ressurgir des souvenirs douloureux.»

Aujourd’hui, Gihane Ghoreib ne s’inquiète pas de ce qui pourrait perturber le retour de son mari. Son seul souhait: qu’il rentre sain et sauf auprès de sa famille.

Un coup de main pour les familles
Les familles ne sont pas laissées à elles-mêmes lors des opérations de déploiement. Environ un mois après le départ de son mari pour l’Afghanistan, Gihane Ghoreib a reçu un appel des Forces canadiennes. On voulait s’assurer que ses fils et elle-même se portaient bien. L’armée offre plusieurs formes d’assistance, de la garde en cas d’urgence aux «services de répit», en passant par les activités pour les enfants, la ligne d’information sur les missions, la ligne d’aide, les groupes de soutien et les ressources sur Internet. «Malheureusement, certains de ces services sont récents et donc peu connus», déplore la psychologue Kathy Perreault. Quand le retour se passe mal, d’autres ressources sont également disponibles — à condition que le militaire accepte d’y recourir. «S’il ne le fait pas, précise Marie-Josée Huard, présidente de l’Association des conjointes de militaires canadiens, la famille a seulement accès au programme d’aide aux membres des Forces canadiennes, lequel ne prévoit qu’un soutien psychologique à très court terme.»

Source: Enfants Québec, mai-juin  2013

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