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Tour du monde en famille

 

Crédit: Catherine Desgagnés

Crédit: Catherine Desgagnés

Originaires de Montréal, Catherine et Yanick sont partis faire le tour du monde en voilier avec leurs quatre filles. Entre deux vagues, la maman livre quelques instantanés de cette folle aventure. Catherine Desgagnés

Été 2012. «Pourquoi on fait tout ça, déjà?» Du scellant poisseux à souhait plein les doigts, les cheveux et le tableau de bord, je suis poussée à bout et je rage, même si c’est contre mes habitudes.J’en ai par-dessus la tête. Nous avons consacré une bonne partie du printemps à la préparation du voilier, et tout l’été est en train d’y passer, sans répit, jusqu’au bout de nos forces et même au-delà. Tout est nouveau pour nous, c’est la première fois que nous possédons un bateau, et les choses n’avancent pas aussi vite que prévu. Elles ne vont pas non plus aussi aisément que souhaité. Et je rage. «Pourquoi on fait tout ça, déjà?»

Passe un vol d’outardes, et je me rappelle la réponse. Ce voilier, c’est l’occasion pour moi de partir, de nourrir ma curiosité, de voir des pays et des lieux que, autrement, je ne verrais jamais, de rencontrer des gens que, autrement, je ne rencontrerais jamais. Ce voilier, c’est l’apprentissage, parfois difficile, du bonheur de la lenteur, du plaisir de faire les choses pour le geste et non pour le résultat, c’est l’accomplissement qui passe avant la performance. Ce voilier, c’est l’occasion de faire de ma famille, dispersée dans un quotidien accaparant, un vol d’oies sauvages, nomades et solidaires. L’occasion de rencontrer au quotidien des êtres merveilleux: nos filles.

Voilà plus d’une dizaine d’années que nous travaillons sur ce projet fou: tout vendre et partir faire le tour du monde à la voile. Pour y arriver, nous avons multiplié économies et formations. Entreprendre l’aventure avec des enfants nous paraissait une nécessité, une façon de dépasser le tourisme et d’atteindre l’essence du voyage: la vie. Mais les sacrifices que nous avons faits ont parfois été colossaux.

Ève, notre quatrième fille, n’avait que cinq semaines quand Yanick est parti pour la France où se trouvait notre nouveau bateau, un Bavaria 49. C’était en mai 2011. Il a eu le cœur lourd de laisser sa famille derrière lui. Il s’est absenté huit longues semaines, pendant lesquelles il a préparé le bateau, traversé l’océan Atlantique jusqu’à New York avec deux coéquipiers… et s’est ennuyé à mourir sans ses filles. Ce qui manquait à notre rêve s’est enfin concrétisé à son retour: nous avions un bateau, l’aventure commençait.

La grande aventure
Février 2013. Notre voilier, nommé Lhasa en l’honneur de la chanteuse Lhasa de Sela, est facile à identifier parmi la demi-douzaine qui est à l’ancre dans la petite baie. Les couches lavables et les vêtements d’enfants qui y sèchent tout autour en guirlandes colorées lui donnent un air de fête bien particulier. Sans parler des drapeaux de prière bouddhistes accrochés à l’étrave, souvenirs de notre voyage au Népal, et de la balançoire rouge pour bébé qui se berce doucement au vent. Bref, Lhasa, on la reconnaît de loin.

J’enjambe le bord de notre annexe – petit bateau gonflable à moteur d’une douzaine de pieds qui nous sert de voiture dans notre vie marine – et je monte sur le voilier. Dès que l’annexe est attachée, nos filles Gabrielle (6 ans), Myriam (5 ans), Véronique (3 ans et demi) et Ève (2 ans) me suivent sur notre «bateau-maison». Ensemble, nous nous apprêtons à décharger l’annexe, pleine à craquer de sacs d’épicerie. Nous nous sommes avitaillés copieusement en vue de la traversée de deux jours qui nous attend.

Pour l’instant, nous privilégions les petites traversées de 24 ou 48 heures, pendant lesquelles mon conjoint Yanick et moi parvenons à nous partager les heures de veille nocturne (les «quarts»). Nous ne sommes partis qu’en octobre 2012, et autant nous que nos enfants en sommes encore à nous adapter à nos nouvelles conditions de vie nomade et maritime. D’île en île, nous tracerons ainsi notre route jusqu’en Amérique du Sud. Cependant, lorsque nous serons sur l’océan Pacifique, ce sont plutôt de longues traversées de 3 à 4 semaines qui nous attendront.

Routine et imprévus
«Que voulez-vous faire aujourd’hui?», que je demande au-dessus de la table du petit déjeuner chargée de crêpes au sirop d’érable (certaines traditions sont immuables!). Chacun a son projet: Yanick veut aller sur Internet, Véronique veut faire une recette de pâte à modeler, Gabrielle, une expérience scientifique, Myriam veut pêcher le crabe. Quant à moi, j’ai un article à écrire. Sans compter qu’il faut aller chercher de l’eau, faire la lessive, accomplir les autres tâches ménagères quotidiennes, faire le plein du réservoir de l’annexe, recoudre le dodger (1), installer le nouveau baromètre électronique, superviser les devoirs, changer les couches. En plus des amis qui viendront à l’improviste, des nouvelles connaissances qui se lieront, des problèmes qui surgiront et qu’il faudra régler sur-le-champ, des nouveaux endroits qui piqueront notre curiosité. Nos journées n’ont pas assez d’heures pour que nous puissions tout faire.

Cela dit, je suis profondément persuadée que, à cause justement de toute cette part d’imprévu, une routine est nécessaire aux enfants. Pour l’instant, seules l’heure des repas, celle de la sieste et celle du coucher sont véritablement routinières – et encore, elles diffèrent de celles que nous avions à la maison. Toutefois, plus le séjour à un endroit se prolonge, plus les habitudes s’ancrent aussi. La durée d’une étape permet d’aplanir les impondérables, d’établir une routine, et le fait de voyager en voilier offre par ailleurs la chance de conserver toujours le même environnement de vie, contrairement aux périples terrestres où il faut changer de logis. C’est nettement un avantage pour voyager avec des enfants.

L’expérience de familles qui nous ont précédés dans la navigation semble démontrer qu’il faut généralement un an pour s’adapter. Pour apprendre à économiser l’eau douce, précieuse et rare ; pour s’habituer au roulis qui peut bercer le bateau pendant des jours, même à l’ancre ; pour apprivoiser les nouveaux bruits, le clapot, les craquements, les sifflements du vent dans les haubans ; pour s’accoutumer à nager plus qu’à marcher; pour savoir vivre sans télévision, sans lave-vaisselle ni machine à laver, sans Internet au bout des doigts, sans épicerie au coin de la rue. Nous nous amarinerons (2) donc petit à petit.

Soudain, le temps se couvre, et à toute vitesse. C’est le branle-bas de combat! Rapidement, nous rassemblons tout ce qui se rencontre de bacs et de seaux, nous rentrons les vêtements qui sèchent dehors, nous fermons les hublots. Un moment plus tard, c’est le déluge! «Tous à vos brosses! Tout le monde sur le pont!» Nous profitons de cette eau douce tombée du ciel pour offrir à Lhasa une vraie toilette, frottant tous comme des forcenés pour faire disparaître les marques de crayons de cire et de petits pieds sales qui la maculent, les restants de paille de coco et les vestiges de bricolage qui traînent. Même Ève, du haut de ses 2 ans, est de la partie. Et si la pluie continue, nous y goûterons aussi, sortant le savon pour une douche de nuages. Vive l’imprévu!

L’école de l’expérience
L’école occupe pour l’instant une place plutôt informelle dans notre quotidien. Nous faisons quelques exercices le matin avant le déjeuner, puis le midi, pendant que les plus jeunes font la sieste, et enfin le soir, si l’équipage n’est pas trop fatigué. Arriver à trouver des exercices pour tous mes matelots est un grand défi, compte tenu des différences d’âge. Aussi, nous préférons de loin profiter de chaque occasion, de chaque question, pour leur donner une information aussi complexe et rigoureuse que possible. Un arc-en-ciel, c’est le prisme des couleurs. Des piles à changer? On sort le multimètre! On apprend l’anglais un peu partout, au parc ou à l’épicerie, on s’initie au taï-chi avec un autre équipage québécois, on fait des fractions en cuisinant, etc. Entre-temps, les enfants expérimentent des principes simples de physique: ce qui est mal attaché part au vent, ce qui tombe à l’eau coule souvent.

À 6 ans, Gabrielle fait doucement sa 1re année, talonnée par Myriam, 5 ans, qui ne veut pas être en reste. Grâce à des cahiers d’exercices achetés avant le départ, nous arrivons à suivre la progression des apprentissages, sans y mettre l’insistance du contexte scolaire. Si elle était née deux semaines plus tard, Gabrielle ne serait qu’en maternelle cette année. Dans le pire des cas, lorsque nous reviendrons à une vie terrestre, elle aura un an de «retard», hypothèse avec laquelle je suis très à l’aise.

À suivre… demain matin!
Le soleil se couche et le ciel se teinte de rose. Nous ramassons ce qui traîne encore sur le pont et rentrons pour le repas. Ce fut une bonne journée, même si la pêche au crabe de Myriam n’a rien donné. Gabrielle a fait son expérience, j’ai presque terminé mon article. La pâte à modeler devra attendre à demain cependant. «’Nuit Ssa, ’nuit maman», chuchote Ève. («Bonne nuit Lhasa, bonne nuit maman.») Et dans quelques minutes, mes matelots s’endormiront avec la chanson de Gilles Vigneault:

«Les amours, les travaux,
Même le chant d’un oiseau,
Ton cœur, mes mots,
Font tourner le monde.»  

Nos aventuriers
Ils étaient respectivement enseignante et superviseur en informatique. Puis, à 33 et 40 ans, Catherine et Yanick ont tout vendu pour vivre leur grand rêve: voyager autour du monde avec leurs enfants pendant plusieurs années.

Pour lire sur leurs aventures: www.voilierLHASA.wordpress.com.

Lexique
(1) Dodger : terme anglais pour désigner la capote de descente, structure de toile et de mica qui protège l’entrée du bateau contre les intempéries.
(2) S’amariner : s’accoutumer à la mer.

Source: Enfants Québec, juillet-août  2013

 

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