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Génération « hyperparents »

Crédit: Istockphoto

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Chacun veut le meilleur pour ses petits trésors. Mais… si on arrêtait  d’en faire trop?
Amélie Daoust-Boisvert

Lors d’une récente visite chez son psychologue, Caroline a reconnu qu’elle s’en demandait vraiment trop. «Mon dernier stress était dû au fait que ma fille de 2 ans n’avait pas d’album photo, raconte-t-elle. Je me sentais coupable de ne pas lui procurer ce plaisir. Elle n’aurait pas de souvenirs d’enfance, et ce serait de ma faute!»

Quant à Annie, elle avoue avoir éliminé de sa vie tout ce qui était étranger à la maternité après la naissance de son premier enfant. Ses lectures ? Sur l’éducation. Ses activités ? Cardio-poussette et compagnie. Son épicerie, elle la faisait des fiches nutritionnelles à la main. «Je m’étais investie d’une mission, dit-elle. Ça prenait toute la place dans ma vie.»

Nous avons tous notre conception personnelle du «bon» parent. Mais à partir d’où la belle intention tourne-t-elle à l’obsession un peu malsaine? De nombreux parents se sont confiés à Enfants Québec: tous avaient l’impression d’avoir plongé un peu trop profondément, et un peu à leur insu, dans cette tendance que les Américains nomment l’hyper-parenting.

Un instinct poussé à l’extrême
«L’hyperparentalité naît d’une impulsion naturelle et noble, celle de faire le mieux pour ses enfants», explique Carl Honoré, journaliste canadien vivant désormais en Grande-Bretagne, papa d’un garçon et d’une fille.

Depuis la parution de son livre à succès Under Pressure: Rescuing Our Children from the Culture of Hyper-Parenting en 2008, publié en français sous le titre Laissez les enfants tranquilles !, il est invité partout dans le monde à partager ses constats avec le public.

Selon lui, cette tendance est installée depuis de nombreuses années déjà. La nouvelle norme du «bon» parent fait des parents très «encadrants». Parfois surnommés «parents hélicoptères» dans les médias, leur quotidien est rempli de «il faut».

Il faut: consacrer son temps et son énergie à stimuler ses enfants; s’assurer que tous leurs besoins, les petits comme les grands, sont comblés; les empêcher de tomber, d’échouer, de se faire mal; les amener à exploiter leur plein potentiel.

Il faut aussi lire, se renseigner et constamment évaluer le développement de sa descendance, refuser les performances moyennes, cuisiner bio, garantir à ses petits une future carrière en remplissant leur agenda, dès l’âge de 3 ans, d’activités de toutes sortes, favoriser leur épanouissement physique par le sport, leur payer un tuteur personnel en 1re année. Sans oublier les leçons de musique! Et avec tout cela vient une obligation de consommation: la poussette adaptée, le jouet éducatif, l’école privée super réputée… et même le club de gym pour bambins!

La nouvelle norme
«Le problème est mondial», souligne Carl Honoré dans un français impeccable. Pourquoi en sommes-nous arrivés là?

Peut-être parce que les familles ont rapetissé… «Je n’ai qu’une seule chance de réussir», a justement expliqué la maman d’une petite fille unique. Mais aussi parce que l’idéologie du travail a envahi notre intimité, et que la société de performance et de consommation nous pousse irrésistiblement dans cette direction, marketing à l’appui.

Le phénomène est apparu dans les classes aisées. Il a gagné la classe moyenne. Des juristes américains s’alarment même de voir que des familles moins nanties sont accusées de négligence: non pas pour avoir failli à leur devoir à l’égard des besoins de base, mais pour avoir dérogé à ce modèle érigé en nouvelle norme sociale.

Carl Honoré reste malgré tout confiant. Il croit que l’idée que nous devons ralentir nos ardeurs hyperparentales fait son chemin. «Dernièrement, le premier ministre singapourien a profité d’un discours pour dire que l’obsession de la rapidité et de la compétition nuit aux enfants, alors que ces derniers ont besoin de plus de liberté. Et ce, dans un pays très touché par l’hyperparentalité, où les taux d’obésité et de suicide chez les jeunes sont élevés.»

La psychologue Lorraine Nadeau, elle, n’observe pas de renversement de la tendance. Elle note au contraire, après 25 ans de pratique en CLSC et en cabinet privé, que le phénomène a pris de l’ampleur. Elle croit que, en les «surstimulant» (ne devraient-ils pas apprendre l’alphabet ou le piano à 3 ans?), on donne des «supervitamines» à tous les enfants, même à ceux qui n’en ont pas besoin. «Oui, il y a des enfants curieux et intelligents qu’il faut nourrir, dit-elle. Mais ce n’est pas une raison pour les faire papillonner d’une activité à une autre en leur épargnant les “zones d’ennui”! Parallèlement à cela, on ne sait plus dire non — probablement un moyen de se déculpabiliser de travailler et de ne pas être là. À la maison, tout devient organisé tout le temps, on a peur du vide.»

Effets néfastes
Les deux spécialistes s’entendent néanmoins sur le lot d’effets qu’a entraînés l’hyperparentalité, à ce jour. «Avec tout l’argent, le temps et l’énergie que nous investissons dans nos enfants, nous devrions voir émerger une génération heureuse, en pleine santé, équilibrée, dit Carl Honoré. Or, ce n’est pas le cas. Ce modèle crée des familles égoïstes obnubilées par la performance de leurs enfants. On a fait une caricature de cet instinct bénéfique qui consiste à donner le meilleur à ses petits. C’est comme si élever des enfants était devenu un mélange entre un sport de compétition et le développement d’un produit! On a réduit cela à un projet, comme au travail.» Sans compter la compétition qui s’installe entre parents et l’angoisse qui accompagne le moindre retard. Car le parent intensif devient, invariablement, anxieux.

«Je ressens beaucoup de culpabilité, admet de nouveau Caroline. Après le tourment de l’album photo manquant en survient un autre. C’est un gros stress quand ma fille ne mange pas bien, par exemple. J’en arrive même à me chicaner avec mon chum. Je m’affole, je pleure, j’ai une grosse boule de frustration dans la poitrine. Puis j’ai peur de projeter cette angoisse sur mon bébé…»

Ces hantises dépassent le cadre de la maison. En banlieue, les parcs sont souvent vides et désolés. On craint cet extérieur plein de dangers. «Conséquence: l’obésité gagne du terrain, confirme Carl Honoré. En même temps, on voit de jeunes athlètes qu’on a poussés trop loin se blesser gravement. D’autres encore souffrent très tôt de dépression, d’anxiété, s’automutilent, consomment des drogues. Autre paradoxe, on produit des enfants performants, mais souvent incapables de créativité.»

Un tel chemin peut aussi mener à l’isolement. Des grands-parents se plaignent à la psychologue Lorraine Nadeau de devoir renoncer à garder leurs petits-enfants, car ces derniers viennent avec un mode d’emploi de cinq pages et plein de gadgets qui les laissent perplexes.

Aux premières loges, les éducatrices en garderie et les enseignantes en ont long à raconter également.

Audrey exploite une garderie en milieu familial. Elle a passé quelques années dans le réseau des CPE. Une maman a déjà vérifié si les jouets de la garderie avaient fait l’objet d’un rappel par Santé Canada. «Son enfant, du coup, était très inquiet lui-même, rapporte Audrey. D’autres encore se culpabilisent tellement d’envoyer leurs enfants à la garderie qu’ils cèdent à tout!»

Chantal, quant à elle, enseigne au primaire depuis 15 ans, dans une école publique d’un quartier assez aisé. «Un petit garçon de 7 ans pleurait tous les vendredis, à cause de la dictée, dit-elle. Dans ces cas-là, on peut se retrouver avec une plainte à la direction, pour peu qu’on doive donner un avertissement ou une punition. Par ailleurs, beaucoup d’enfants ne savent pas attacher leurs chaussures ou mettre leurs mitaines… à 8 ans! Ils suivent des cours en tout genre. Ils savent jouer du violon, mais la base (l’autonomie et le respect des règles), ils ne l’ont pas acquise.» Des problèmes que cette enseignante ne rencontrait pas lorsqu’elle travaillait dans un quartier populaire.

Pourtant, aussi bien Audrey que Chantal reconnaissent être tombées dans le piège de l’hyperparentalité avec leurs propres petits. Et s’être sérieusement interrogées en observant les résultats de cette attitude chez les enfants qu’elles côtoyaient. «Je me suis dit stop, arrête !, raconte Chantal. Je n’achète plus de livres sur l’éducation. Même hier à la clinique médicale, je me suis empêchée d’ouvrir des revues.»

Lâcher prise
Pour contrer l’épidémie de ce parentage intensif, Carl Honoré nous propose l’antidote de la lenteur, et de la con-fiance en nos qualités innées. «La philosophie de la lenteur revient à créer une relation plus fluide et plus ouverte avec nos enfants, dit-il. Dès le début, il s’agit de leur laisser l’espace et le temps nécessaires pour explorer le monde à leur propre rythme. Il n’y a pas de recette universelle. Le principe est que chacun trouve son propre chemin. En ralentissant, on redécouvre l’art d’être soi-même.»

Le journaliste suggère de donner aux enfants de la place pour rêver, se reposer, expérimenter, faire des erreurs et en tirer un enseignement. Des samedis à ne rien faire. Des soirées sans horaire fixé à l’avance. Du bon temps pendant lequel télévisions, ordinateurs, cellulaires et tablettes resteraient fermés.

Et si l’on se faisait confiance? À son deuxième enfant, Annie a décidé de simplement croire en ses aptitudes parentales. Terminé, le calcul des portions de légumes au gramme près. Et de son propre aveu, elle en est devenue beaucoup plus zen!

Caroline commence, pour sa part, à intégrer l’idée que «tous les parents sont imparfaits». «Il faut que je relativise en me disant que ma fille va bien!» conclut-elle.

Pour aider les parents à savoir s’ils vont trop loin, Lorraine Nadeau les invite à se poser une petite question toute simple: pourquoi je fais les choses? Par exemple: pourquoi je fais suivre des cours de violon à mon enfant? Parce que le voisin le fait, parce que c’est bien, parce que cela favorisera sa future admission en médecine?

«Il n’y a pas de solution rapide à ce problème, concède Carl Honoré. Je m’aperçois que de plus en plus de parents, tout comme des écoles et même des gouvernements, remettent en question cette façon d’aborder la vie de famille. Nous partageons tous la sensation de courir contre la montre. Se faire dire de ralentir, cela fait du bien. Le débat ne fait que commencer, mais je suis optimiste.»

Source: Enfants Québec, mai-juin  2013

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Un commentaire

Marie St-Pierre

Quand le premier mot d’un enfant est « vite » il est temps de réviser les priorités de notre société.

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