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Ces fausses couches qui font mal

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Crédit: Istockphoto

De nombreuses femmes subissent au moins une fausse couche dans leur vie. Pour certaines, cette épreuve est vécue comme un deuil. La scénariste Isabelle Clément et l’infirmière Manon Cyr ont su trouver les mots pour les accompagner, dans leur livre Fausse couche, vrai deuil.

Par Nathalie Côté

Elle s’appelait Lili. L’échographie n’avait pas encore confirmé son sexe, mais Marie Plourde est convaincue qu’elle portait une fille. On ne saura jamais si l’intuition de l’ex-animatrice, aujourd’hui politicienne municipale, était juste. À huit semaines de grossesse, elle a fait une fausse couche. Comme elle, entre 18 000 et 20 000 Québécoises vivent cette épreuve chaque année. C’est pour ces femmes et leur entourage qu’Isabelle Clément, également scénariste d’un documentaire sur le même sujet déjà diffusé sur les ondes de Canal Vie, et l’infirmière Manon Cyr, conceptrice d’un programme de soutien en deuil périnatal, ont écrit Fausse couche, vrai deuil, publié aux Éditions Caractère.

Dans cet ouvrage, de nombreuses femmes et un homme témoignent de leur douloureuse expérience et d’une réalité qui reste encore taboue: le deuil après une fausse couche. Tristesse, colère, sentiment d’injustice, culpabilité, perte d’estime de soi, isolement, impuissance, découragement, etc. Parfois, cette épreuve conduit même à la dépression.  «Nous avons voulu informer le public pour que cette situation cesse d’être banalisée », explique Manon Cyr.

L’incompréhension
Ayant elles-mêmes connu des fausses couches par le passé, les deux auteures ont pu constater le degré d’incompréhension auquel se heurtent souvent les parents. L’attitude de leur entourage peut être blessante, voire nuire au processus de deuil. «Souvent, les mères se font dire que c’est mieux ainsi parce que l’enfant aurait été anormal, dit Mme Cyr. Ou que l’incident leur laisse au moins la certitude qu’elles sont fertiles. Les gens sont généralement bien intentionnés, mais leurs paroles ne consolent pas.»

Marie Plourde, qui a signé la préface du livre, a préféré pour sa part cacher son deuil à ses collègues, afin d’éviter les questions et les commentaires déplacés. «Le matin, je subissais un curetage et, le soir, j’animais Loft Story, se souvient-elle. L’équipe l’ignorait.» Mais sa douleur était vive. «Dans mon ventre, mon cœur et ma tête, dit-elle, Lili avait vécu, et elle était morte. Certes, il n’y avait pas de petit corps à enterrer, mais le deuil, lui, était bien réel, et il m’a fallu du temps pour m’en remettre.»

«Plusieurs s’étonnent que les parents puissent être à ce point dévastés, surtout lorsque la fausse couche survient au début de la grossesse, note Manon Cyr. Les femmes elles-mêmes sont parfois surprises par la force de leurs émotions.» Pourtant, diverses études scientifiques montrent que l’intensité du deuil après une fausse couche peut être identique à celle qu’on ressent lors de la venue d’un bébé mort-né ou du décès d’un nouveau-né. C’est surtout l’existence d’un attachement envers l’enfant qui est déterminant, et non le stade de la grossesse. Une longue attente avant de tomber enceinte, l’âge des parents et des pertes précédentes peuvent aussi avoir un impact sur l’ampleur de la souffrance, comme le soulignent les coauteures dans leur ouvrage.

Les faiblesses du système de santé
Manon Cyr et Isabelle Clément voudraient aussi sensibiliser les professionnels de la santé et les décideurs à la douleur des mères. D’après elles, le système est actuellement mal préparé pour recevoir les patientes victimes d’une fausse couche. Pourtant, ces accidents ne sont pas rares. En région, les hôpitaux accueillent de 10 à 20 femmes dans cette situation toutes les semaines! Mais quand la vie de la mère est hors de danger, son cas n’est pas considéré comme urgent. C’est ainsi que plusieurs parents doivent vivre la perte de leur enfant dans une salle d’attente. «Le protocole de l’hôpital [dans lequel je me suis rendue] veut que, tant que l’on ne remplit pas plus d’une serviette hygiénique à l’heure, il n’y a pas d’urgence, rapporte Valérie dans le livre. Chaque heure, je devais donc aller montrer ma serviette souillée à l’infirmier de service assis derrière une vitre. Pour ce faire, je devais traverser la salle d’attente au complet. À l’angoisse de ne pas être prise en charge immédiatement et de devoir contenir ma peine s’ajoutait la honte de devoir vivre ma fausse couche devant témoins… C’était horrible.»

D’autres parents, quant à eux, découvrent la mort du fœtus au moment de l’échographie. Certaines mères peuvent alors attendre plusieurs jours avant d’avoir un curetage. D’autres sont renvoyées chez elles avec une médication destinée à provoquer la fausse couche sans vraiment avoir compris ce qui va leur arriver, comme en témoignent plusieurs femmes dans ce même ouvrage. «Est-il normal de souffrir seule à la maison, d’avoir aussi mal et de devoir “flusher” le bébé dans les toilettes?» questionne Isabelle Clément.

«L’urgence d’un hôpital n’est sans doute pas l’endroit indiqué pour les femmes qui subissent une fausse couche», convient Manon Cyr. Les auteures suggèrent différentes pistes pour mieux aider les parents. Profiter des nouveaux pouvoirs accordés aux infirmières pour prendre en charge les patientes plus rapidement? Aménager une salle à l’écart? Assurer un suivi téléphonique après le retour à la maison? Pour l’instant, les services offerts et la formation du personnel varient grandement d’un établissement à un autre. «Le problème, ajoute Mme Cyr, est qu’il y a un manque de volonté de la part de certains décideurs. À l’heure actuelle, les initiatives locales sont uniquement mises en place par des personnes qui sont sensibles à cette souffrance, ce qui n’est pas suffisant.»

Qu’est-ce qu’une fausse couche?
La fausse couche se définit comme la perte d’un bébé au cours des 20 premières semaines de grossesse, ou d’un enfant de moins de 500 grammes. Son principal signal d’alarme est le saignement vaginal. Mais attention, de petits saignements intermittents peuvent être normaux. Pour en avoir le cœur net, il faut consulter un médecin. On dit d’une fausse couche qu’elle est précoce lorsqu’elle survient avant la 12e semaine de grossesse (80 % à 90 % des cas). En grande majorité, les fausses couches sont dues à des malformations chromosomiques. Cependant, plusieurs autres causes peuvent être à leur origine, comme des problèmes infectieux, endocriniens ou immunitaires. Entre la 12e et la 20e semaine de grossesse, on parle plutôt d’une fausse couche tardive, qui entraîne un travail physique avec contractions, suivi de l’expulsion du fœtus décédé.

Et les pères?
D’habitude, l’attachement se développe plus tardivement chez les pères, dont la réaction à la suite de la fausse couche est aussi souvent moins intense. Toutefois, certains d’entre eux peuvent traverser cette épreuve douloureusement, mais le tabou est de taille. «Quelque chose en moi s’est déchiré et ne pourra jamais plus être recollé, raconte Francis, le seul représentant masculin à témoigner dans le livre Fausse couche, vrai deuil. C’est la première fois que je partage ce deuil, cet événement auquel je n’étais pas préparé et qui a fait naître des émotions inconnues: un mélange de tristesse et de terreur. Déjà qu’on minimise le deuil des femmes en leur disant toutes sortes d’idioties, imaginez ce qu’on trouverait à me dire si je manifestais ma peine? On me dirait que ce que je ressens est ridicule et infime par rapport à ce qu’une femme – cette même femme qui déjà n’a pas le droit de vivre un deuil – peut ressentir.»

Quelques chiffres*
20 %des grossesses se terminent par une fausse couche.
50 des femmes enceintes de 45 ans subissent une fausse couche, contre 13 % pour celles de 20 ans.
%des couples connaissent des fausses couches à répétition (au moins trois consécutives).
* Source : Fausse couche, vrai deuil 

Livre fausse couche vrai deuil

 

 

Fausse couche, vrai deuil,
Manon Cyr et Isabelle Clément,
Éditions Caractère, 2013

 

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