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Éducateurs recherchés

Crédit: istock

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Au Québec comme ailleurs, le phénomène est criant: les hommes sont rares dans les services de garde. Alors que les papas ont conquis une place de choix auprès de leurs tout-petits, à quand la même révolution chez les éducateurs?

Maxime Corriveau, 28 ans, se destinait à être journaliste sportif. Mais chemin faisant, il a réorienté sa carrière en éducation à la petite enfance. Dans sa garderie, il est le seul homme parmi 35 éducatrices. «Le premier depuis l’ouverture de la garderie en 1997!», précise l’éducateur de Trois-Rivières.De la même façon, Philippe Ouellet, 41 ans, a bifurqué vers ce métier sur le tard. Formé en production théâtrale, il a d’abord occupé ses temps libres à faire de l’animation dans des camps de jour et des troupes scoutes, puis ces activités se sont révélées comme une vocation dès qu’il est devenu papa. «J’ai ouvert une garderie en milieu familial avec ma conjointe dans l’intention de profiter au maximum de mes enfants, raconte-t-il. Je pensais que ce projet durerait le temps qu’ils entrent tous à l’école, mais 12 ans plus tard, me voilà toujours éducateur!» Philippe travaille depuis cette époque au CPE Les Copains d’abord. Sur les quatre installations que compte ce CPE de la Rive-Sud de Montréal, il est lui aussi le seul homme… au milieu de 75 éducatrices.Quiconque met les pieds dans un service de garde peut le vérifier: les hommes n’y sont pas légion. Ils occupent 4% des postes, un chiffre stable depuis une quinzaine d’années. Du côté des inscriptions en techniques d’éducation à l’enfance, le pourcentage est comparable, et les finissants ne représentent que 1,6% des diplômés.

Le poids des préjugés
Parmi les raisons de cette rareté, les études évoquent les bas salaires, la faible estime de la profession – «On nous associe encore à des gardiens d’enfants», déplore Philippe –, mais surtout la perception négative de la société à l’égard des hommes qui souhaitent travailler avec de jeunes enfants. Pour eux, les partis pris sexistes font de l’accès à cette profession un véritable parcours d’obstacles. «L’image féminine de ce métier suffit à y faire renoncer la plupart des hommes, confirme la chercheuse Thérèse Besnard, de l’Université de Sherbrooke, qui a suivi une cohorte de candidats éducateurs en vue de comprendre le phénomène. S’ils s’inscrivent tout de même, leur isolement au sein du groupe peut les pousser à décrocher. Et une fois recrutés, il leur faudra encore faire face aux jugements de la société.» Parmi les préjugés tenaces, il y a celui de leur orientation sexuelle. «À peu près tous s’entendent demander par leur entourage s’ils sont gai », note Mme Besnard. Ensuite, il y a les craintes d’agressions sexuelles. Philippe, malgré ses six pieds et son air bon enfant, n’échappe pas à la règle.

«À chaque rentrée, lorsqu’un enfant est nouveau et que les parents ne me connaissent pas, les appréhensions sont palpables, témoigne-t-il. Je me sens observé et en probation, notamment de la part des papas.»

Du coup, il affiche des photos de lui et de ses trois enfants dans le local, et fait état de sa paternité dès la première rencontre. «J’ai l’impression que cela inspire confiance», poursuit l’éducateur, qui est tous les ans aussi populaire auprès des parents qu’auprès des enfants.

Une présence nécessaire

Malgré les difficultés rapportées, les dirigeants de garderies sont nombreux à rechercher des éducateurs masculins. Par exemple, au CPE-Coop Le Bilboquet, à Sherbrooke, on a misé sur les hommes dès le départ. Ce centre de la petite enfance a été fondé en 1982 par deux couples de maris et femmes. «Le fait masculin a été une réalité d’entrée de jeu, relate le directeur, Bernard Beaupré. Puis, au fil des années, l’équipe a grandi, et nous avons toujours tenu à conserver cette complémentarité-là, avant même que des études en soulignent l’importance.»

Dans ce CPE, qui compte huit hommes pour une trentaine d’éducatrices – un record au Québec –, le travail se fait en équipes de trois intervenants dans de grandes aires ouvertes. Chaque équipe se compose d’un homme et de deux femmes. «Au tout début, les parents avaient de petites réticences. Aujourd’hui, c’est plutôt une agréable surprise pour eux de voir que chaque groupe a un éducateur. Les parents constatent que les éducateurs proposent des activités plus ludiques et plus physiques, mais ils ont en outre le sentiment que leur regard éducatif n’est pas le même et qu’il répond à un certain besoin chez les enfants. » Une intuition que les employeurs et les chercheurs tiennent cependant à nuancer. «J’ai des éducatrices qui bougent beaucoup et qui sont aussi attentives aux besoins des petits garçons que des hommes pourraient l’être!», affirme France Bertrand, directrice des Copains d’abord. Les recherches récentes bousculent aussi les idées reçues. «À formation égale, on remarque peu de différences entre hommes et femmes dans leurs actions éducatives », renchérit Thérèse Besnard, qui a enquêté sur ces clichés dans sa dernière étude. Tout au plus existe-t-il une disparité sur le plan du jeu avec les enfants – plus direct de la part des éducateurs, alors que les femmes font davantage de supervision –, de même que dans la formulation des demandes. «Au moment de ranger les jouets, par exemple, les femmes emploient toutes sortes de stratégies pour motiver l’enfant et ne pas le frustrer, tandis que les hommes vont droit au but», dit la chercheuse.

Mais au-delà de ces distinctions, tous – parents, chercheurs, employeurs – s’entendent sur un point: la présence des hommes dans le domaine de la petite enfance est saine et essentielle. D’abord, parce qu’elle a un effet positif sur les enfants, quoiqu’on n’en cerne pas encore toutes les raisons. « Au final, les petits qui côtoient aussi bien des hommes que des femmes sont mieux outillés en matière d’adaptation sociale et présentent moins de problèmes de comportement, soutient Mme Besnard. Notre hypothèse est que plus on intervient de façon variée auprès des enfants, mieux ils s’adaptent socialement. Ce principe fait écho aux conclusions d’études antérieures, qui avaient déjà signalé une meilleure identification sexuelle, un meilleur rendement en mathématiques et une meilleure attitude à l’école chez les petits garçons qui avaient bénéficié d’éducateurs. » Ensuite, la présence d’hommes enrichit la dynamique des milieux de travail, que ce soit pendant leur formation ou en service de garde.

Par ici, les garçons!
Guy Maisonneuve, professeur en techniques d’éducation à l’enfance au cégep du Vieux-Montréal, est le premier à vouloir attirer davantage d’étudiants dans ses cours. Aussi partage-t-il la suggestion de Philippe: que des éducateurs passionnés aillent à la rencontre des jeunes, dans les écoles ou dans les foires aux carrières, pour les inciter à envisager cet avenir professionnel. Ils doivent leur rappeler leur spécificité auprès des enfants et leur dire combien il est gratifiant de travailler avec des petits. « C’est bien qu’il y ait des hommes dans la vie des enfants, mais aussi des hommes qui s’occupent d’eux, rappelle Guy Maisonneuve, qui enseigne depuis 30 ans et a cinq “gars” parmi ses effectifs cette année. Ce n’est pas pour autant qu’ils devront abandonner leur identité masculine, bien au contraire. Mes futurs éducateurs travaillent toujours ensemble et, à la blague, je me réserve aussi le plaisir de discuter hockey avec eux!»

Source: Enfants Québec, février-mars 2014

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