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La résilience… ou l’art de rebondir

Crédit: Istockphoto

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Depuis quelques années, le mot résilience est sur toutes les lèvres. Mais qu’est-ce, au juste, que la résilience? Le point sur une notion parfois galvaudée.

Il y a une dizaine d’années, le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik publiait un essai qui allait connaître un immense succès populaire. Dans cet ouvrage intitulé Un merveilleux malheur, il développait un concept alors surtout connu aux États-Unis, celui de la résilience, un terme «qui désigne la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité», écrivait-il. Donnant en exemple nombre de cas vécus d’enfants qui «s’en étaient sortis» – une jeune handicapée traitée en esclave; des garçons témoins du massacre de leurs parents… –, l’illustre auteur démontrait qu’il était possible, en quelque sorte, de transcender son destin. C’était le premier d’une série de livres qu’il allait continuer à écrire sur ce sujet.

Plus près de nous
Bien qu’il ait été popularisé par Cyrulnik, le concept de résilience avait déjà commencé à intéresser des spécialistes nord-américains. Dès 1984, le psychologue Frank Vitaro entreprenait, avec une équipe de chercheurs, de suivre 1000 garçons issus de milieux défavorisés du centre-ville de Montréal. Ces garçons avaient tous 6 ans au début de l’étude et sont donc aujourd’hui dans la trentaine. «Nous avons pu observer que certains d’entre eux s’en étaient mieux tirés que d’autres, tant sur le plan professionnel que personnel, raconte ce professeur titulaire à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, coauteur de l’ouvrage Les enfants de parents affectés d’une dépendance, Problèmes et résilience. Qu’avaient en commun ceux qui ont réussi malgré le fait d’avoir grandi dans un milieu qui les prédestinait à la délinquance et au décrochage scolaire? «Plusieurs facteurs ont pu être observés, dit le chercheur. Entre autres, l’enfant qui avait des ressources personnelles en matière d’acquis cognitifs, qui avait un quotient intellectuel élevé, qui était capable de réfléchir à sa situation, de chercher et de trouver des solutions, pouvait compenser les facteurs de risque.»

L’histoire d’Antoine illustre bien cette capacité à trouver des solutions, que les Américains appellent le coping. Élevé dans une famille dysfonctionnelle, il a enduré, au début de son secondaire, le rejet de ses camarades. «Mon école de quartier était une école où il y avait énormément de violence, raconte-t-il. J’étais assez bouboule, et je me faisais battre et harceler tous les jours. Je détestais mon école. Comme mes parents venaient de se séparer – mon père était schizophrène, et il allait particulièrement mal à cette époque –, je ne voulais pas ajouter à leurs problèmes. J’ai décidé de prendre des mesures pour régler moi-même mon cas.»

Antoine avait 13 ans. Doté d’une intelligence supérieure à la moyenne, il avait confiance en ses ressources. Au fond de lui, il était convaincu que si on lui en donnait la chance, il pourrait recommencer à zéro, sur de nouvelles bases. Il lui suffisait de changer d’école. Il a cherché dans l’annuaire le numéro de téléphone de sa commission scolaire et a réussi à parler à quelqu’un qui l’a écouté. «Je lui ai expliqué ma situation. J’ai dit que j’étais prêt à m’éloigner de mon quartier, à faire une heure d’autobus chaque jour, s’il le fallait. On a pris ma demande en considération.» Antoine a été transféré dans une nouvelle polyvalente, dans un milieu beaucoup moins dur que celui qu’il fréquentait. «Quand je suis entré dans ma nouvelle école, se souvient-il, j’avais la tête haute. Je pouvais devenir quelqu’un: celui qu’on ne m’avait jamais laissé être.»

Raconte-moi une histoire
Élevée en l’absence d’un père (qui aurait été, selon la légende familiale, voleur de banques), par une mère atteinte de maladie mentale et par une grand-mère aimante mais… heavy metal, Marie-Sissi Labrèche a vécu une enfance pour le moins chaotique. Il lui arrivait de voir sa mère surgir dans sa classe en pyjama. Toute petite, elle devait parfois l’empêcher de sortir pieds nus en plein hiver pour aller rejoindre la grand-mère partie chercher du lait. À 5 ans, elle portait ce fardeau maternel sur ses épaules. «Mais j’étais super volontaire, raconte la romancière, auteure de Borderline (adapté au cinéma par Lyne Charlebois). J’étais fonceuse, pleine d’imagination, et bonne à l’école. En classe, je recevais beaucoup d’attention positive parce que je réussissais bien, tandis qu’à la maison les notes n’avaient pas d’importance. Par contre, ma mère valorisait mon côté créatif. Elle adorait que je lui raconte des histoires, et aussi me voir dessiner, chanter, danser. Elle était aux oiseaux, elle m’appelait son petit clown!»

L’école de la vie
«Chez les enfants qui vivent dans des conditions familiales difficiles, la réussite scolaire est un facteur de protection important, croit Carole Bédard, réviseure au Centre jeunesse de Montréal et psychologue en clinique privée. Un enfant qui obtient de bons résultats scolaires, qui se sent capable de réussir, a une meilleure estime de lui-même.» Et Frank Vitaro de renchérir: «Un enfant qui réussit à l’école attirera l’attention positive des adultes, ce qui est une gratification importante; tout comme pour l’enfant qui a un talent particulier en dessin, en musique, en sport. Le talent enclenche une série de réactions positives qui l’aideront à se développer adéquatement.»

L’inné et l’acquis
Mais il n’y a pas que le talent et l’intelligence. Plusieurs autres facteurs contribuent à aider l’enfant qui grandit en terrain miné à éviter de tomber dans la délinquance, la violence ou le décrochage. Pour Frank Vitaro, l’une de ces aptitudes est «l’autorégulation personnelle», c’est-à-dire la capacité de contrôler ses impulsions et ses émotions, de pouvoir attendre les gratifications ultérieures, et de ne pas se laisser envahir par la tristesse ou la colère. Ces qualités, l’enfant peut les développer avec le soutien de ses parents, de ses enseignants ou de ses éducateurs en garderie. «Il faut combattre le mythe voulant que la résilience est quelque chose qu’on a ou qu’on n’a pas, insiste Frank Vitaro. J’irais même jusqu’à dire que le mot résilience est inutile. On devrait plutôt parler de facteurs de protection d’ordre personnel et d’ordre environnemental. C’est plus long, mais plus juste. Et cela met moins l’accent sur l’enfant lui-même. On peut amener celui qui est aux prises avec des difficultés à réfléchir à différentes solutions. On peut également l’aider à développer ses ressources personnelles, à établir des relations positives.»

Et s’il se trouve que l’enfant n’a pas une intelligence supérieure à la moyenne, ni un talent particulier, ni une famille qui vit en harmonie? «Il faudra alors l’encadrer étroitement, conseille le psychologue. Tisser autour de lui un réseau de ressources sociales et lui démontrer que, même lorsqu’il a l’impression qu’aucune solution n’existe, il est toujours possible d’aller chercher de l’aide à l’extérieur.»

La famille
Pour Frédérique Saint-Pierre, psychologue au CHU Sainte-Justine, le support parental est un important facteur de résilience. «Parmi les jeunes victimes d’abus sexuels que je rencontre, dit-elle, je remarque que celles qui viennent de familles où les liens sont bien constitués s’en sortent nettement mieux. Ce qui ne veut pas dire que les autres sont définitivement perdus, nuance-t-elle. Seulement, nous n’intervenons pas de la même manière: nous travaillons alors à soutenir les parents. Mais il reste clair qu’un enfant qui sait qu’il peut compter sur ses parents pour répondre à ses besoins, lui poser des limites, le comprendre, peut développer plus facilement que d’autres des liens de confiance avec le monde», affirme la spécialiste.

Il faut se rappeler que la résilience relève d’une dynamique entre les caractéristiques personnelles d’un enfant et les caractéristiques du milieu dans lequel il grandit. C’est ce que conclut Frédérique Saint-Pierre, en ajoutant: «L’enfant n’est pas une cellule fermée. Il est en action et en réaction constante avec son environnement. S’il a une bonne capacité de rebondir, et qu’en plus il trouve autour de lui des êtres qui le soutiennent, c’est la combinaison optimale.»

Les tuteurs de résilience
Depuis des années, Carole Bédard œuvre auprès d’une clientèle d’enfants et d’adolescents parmi les plus mal en point. Ce sont des jeunes victimes de négligence, d’inceste ou de violence. Des enfants «affectivement carencés», élevés par des parents immatures, toxicomanes, alcooliques. «Quand le milieu familial de l’enfant est très chaotique, explique Mme Bédard, différentes personnes peuvent jouer le rôle de “tuteur de résilience”  par exemple un professeur, un membre de la parenté ou un ami de la famille.»

Tuteur de résilience, c’est le nom que Boris Cyrulnik donne à un adulte qui, par sa présence, son écoute, sa confiance, va aider l’enfant vulnérable à prendre sa place au soleil.

Carole Bédard se souvient d’avoir elle-même joué ce rôle auprès d’une jeune victime d’inceste, une adolescente qui gardait de graves séquelles de ces abus. «Sa mère n’avait jamais voulu admettre sa version des faits, raconte-t-elle. Je l’ai écoutée, je l’ai crue, soutenue, accompagnée au tribunal. Petit à petit, elle a retrouvé une certaine estime d’elle-même et a pu se reconstruire.»

Ressources
Auteur prolifique, le neuropsychiatre, éthologue et psychanalyste Boris Cyrulnik a consacré plusieurs essais au phénomène de la résilience. Trois de ses ouvrages (Un merveilleux malheur, Les vilains petits canards et Le murmure des fantômes), viennent d’être réédités en coffret, sous le titre La Trilogie de la résilience, aux éditions Odile Jacob.

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À toutes les sauces
Le mot «résilience», originellement, appartenait à la physique et désignait la capacité d’un matériau à reprendre sa forme initiale après avoir subi un choc. Depuis la parution du livre de Cyrulnik Un merveilleux malheur, ce terme de «résilience» a été adapté à toutes les sauces. Harry Potter est devenu un héros résilient. On a parlé de résilience économique, fait de la publicité pour des pneus résilients ou des matelas résilients… Une firme de cosmétiques a même lancé une nouvelle crème baptisée «Resilience Lift de nuit». D’après l’Office de la langue française, la résilience est l’«aptitude à faire face avec succès à une situation représentant un stress intense en raison de sa nocivité ou du risque qu’elle représente, ainsi qu’à se ressaisir, à s’adapter et à réussir à vivre et à se développer positivement en dépit de ces circonstances défavorables.»

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Comment favoriser la résilience?
Selon les psychologues interviewés, nous pouvons, comme parents, aider notre enfant à s’armer de facteurs de protection qui l’aideront à faire face aux difficultés de la vie.

Reconnaître et encourager ses talents
Que ce soit dans le domaine des sports, des communications ou des arts, le talent est un facteur de résilience éprouvé. Plusieurs grands artistes, comme Charles Dickens ou Corneille, qui avaient eu des enfances misérables ou vécu des événements traumatisants, ont surmonté ces malheurs grâce à leur talent. Encourager son enfant à découvrir et à cultiver ses talents, lui accorder une attention positive, contribuera à développer son estime de soi.

- Stimuler son intelligence
Nous savons aujourd’hui qu’il est possible de favoriser le développement de l’intelligence par toutes sortes de jeux et de techniques. Or, un quotient intellectuel optimal permettra forcément à l’enfant, maintenant et plus tard, de mieux réfléchir à sa situation et de trouver des solutions à ses différents problèmes.

- L’engager à l’autorégulation personnelle
L’enfant qui réussit à contrôler ses impulsions et à ne pas se laisser envahir par ses émotions négatives saura mieux traverser les épreuves. Si le vôtre a du mal à affronter les coups durs, faites-lui comprendre qu’il y a toujours des solutions, et aidez-le à les chercher. «Si la solution vient de lui, dit le psychologue Frank Vitaro, ce sera d’autant plus valorisant.»

- Mettre en place le soutien familial
L’encadrement, le soutien et la confiance des parents sont précieux dans le développement de l’enfant. Ils lui permettent de faire à son tour confiance aux autres. Une bonne communication au sein de la famille l’aidera ainsi à affronter la vie avec assurance et conviction.

Enfants Québec, octobre 2008

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