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Dépression post-partum, les pères aussi?

main_papa_bébé_iStockLa dépression post-partum n’est pas vécue exclusivement par les mères. Un peu plus de 10% des nouveaux papas en souffriraient.

Aux États-Unis, on lui a donné le nom clinique de PPND, ou Paternal Postnatal Depression. Chez nous, on l’appelle la dépression post-partum des pères, un état qui, selon une étude * dont les résultats étaient révélés en mai dernier, toucherait un peu plus de 10 % des hommes après la naissance de leur enfant. Symptômes possibles: fatigue, tristesse, accès de colère, troubles du sommeil, abus d’alcool et de drogues, frustration, irritabilité, perte ou gain de poids, comportements violents, stress, impulsivité et tendance à prendre des risques inutiles. Celui qui souffre de PPND est porté à s’isoler de sa famille et de ses amis, à se sentir découragé, à éprouver de multiples maux physiques. Il a du mal à se concentrer mais se réfugie dans le travail, se met à se préoccuper exagérément de productivité et d’efficacité.

Le Dr Martin St-André est psychiatre consultant pour le programme mère-enfant et à la clinique 0-5 ans du programme de psychiatrie du CHU Sainte-Justine. «Il y a vingt ans, rappelle-t-il, on parlait même très peu de la dépression post-partum des mères. Aujourd’hui, les femmes arrivent dans mon bureau et se sentent moins honteuses de faire une dépression postnatale. Elles n’attendent plus d’être rendues dans leurs derniers retranchements pour consulter. Mais les pères, eux, en sont à peu près là où les mères en étaient il y a vingt ans. On admet le phénomène, mais il demeure assez méconnu, et les hommes qui le subissent se sentent marginalisés. »

Sébastien Fréchette, alias Biz, de Loco Locass, connaît la chanson. Quand son garçon est né, il y a quatre ans, le chanteur s’est vu changer au point de ne plus se reconnaître. «Au début, je croyais que je passais une mauvaise journée, raconte-t-il. Puis une mauvaise semaine, un mois difficile. Puis plusieurs mois, un an…»

De là à soupçonner une dépression, il n’y avait qu’un pas, que le chanteur n’arrivait pas à franchir. «Je n’aurais jamais imaginé souffrir un jour de dépression, poursuit-il. J’étais ‑ et je suis toujours! ‑ d’un naturel optimiste, grégaire. J’ai le sens de l’humour, je prends les choses du bon côté, pour moi, la vie n’est pas compliquée.»

Mais après la naissance de son fils Louis, tout est devenu difficile, sombre, lourd pour le chanteur. «Je pouvais exploser à tout instant pour une lumière de garde-robe restée ouverte plus de cinq minutes, écrit-il dans Dérives (Leméac), un court récit où il évoque cette période glauque de sa vie. Les lumières! C’est quoi l’idée de laisser toutes les crisse de lumières allumées tout le temps? […] Ma douce était faite solide, mais la fréquence de mes assauts avait eu raison de ses protections et je réussissais presque à tout coup à la faire craquer.» «Je ne comprenais pas ce qui se passait, nous confie Biz. J’avais eu de super bons parents. J’aimais les enfants, j’avais travaillé dans des garderies, ma mère est prof en techniques de garde. J’avais tout pour être bon, mais je n’étais pas bon, je n’avais pas de fun, ça ne marchait pas.»

Des causes très diverses
«Nous commençons tout juste à comprendre les causes possibles de la dépression postpartum des pères, explique le Dr Will Courtenay, psychologue et chercheur américain, auteur d’un site Internet qui demeure la référence en la matière. Entre autres, le manque de sommeil sert souvent de déclencheur. La dépression post-partum de la mère est aussi un facteur déterminant. La moitié des hommes dont la partenaire souffre de dépression post-partum en souffriront également.» Par ailleurs, les hormones pourraient jouer un rôle dans la dépression des pères. «On a démontré que leur équilibre hormonal se modifiait à partir de la grossesse de la mère jusqu’aux premiers mois du bébé, précise le Dr Courtenay. Non seulement le niveau de testostérone baisse-t-il, mais les estrogènes augmentent. Ce qui signifie que, pour un certain temps, ces hommes ont davantage d’hormones féminines que d’hormones masculines.»

Le Dr St-André pointe du doigt la société de performance dans laquelle nous vivons. «Les attentes envers les pères sont très élevées, souligne-t-il. On voudrait qu’ils expriment ce qu’ils vivent, qu’ils parlent de leurs contradictions, mais en même temps qu’ils demeurent forts.»

«Les médias véhiculent une image idéalisée de la paternité, renchérit Biz. On nous montre des pères qui ont l’air épanouis, pour qui tout semble facile. Mais l’arrivée d’un enfant change ta vie radicalement. Et même s’il y a des compensations extraordinaires, dans les faits, du moins au début, tu ne peux pas toujours dire que c’est pour le mieux! Tu as moins de temps pour faire les choses que tu aimes, tu te fais réveiller la nuit, ton lieu de vie est désorganisé. Aujourd’hui, je me rends compte que le plus dur, pour moi, a été d’être confronté à mon égoïsme.»

Dépression type?
Comment savoir si l’on souffre vraiment de dépression post-partum, et non d’une dépression «classique»? «Mais la dépression postpartum EST une dépression “classique”, affirme le Dr Courtenay, à cette différence près qu’elle se manifeste durant les premières semaines qui suivent la naissance d’un enfant. Il ne faudrait pas cependant la confondre avec le Daddy blues, un état temporaire sans gravité. Dans le cas du Daddy blues, le père se sentira mieux après une bonne nuit de sommeil. Une sortie avec ses copains, une séance de gym agiront comme un baume. Mais dans le cas d’une dépression, rien de tout cela n’améliorera son moral.»

En plus des symptômes les plus courants, les hommes qui souffrent de dépression postpartum peuvent se sentir misérables et complètement seuls.  Il n’est pas rare que je rencontre des pères qui culpabilisent affreusement de ne rien ressentir pour leur bébé. Certains ne peuvent supporter de l’entendre pleurer. Ça les rend fous!»

Selon le psychothérapeute, bien des traitements sont possibles, du plus traditionnel aux plus «alternatifs». Il note que le plus efficace, à en croire les études, serait une combinaison de «thérapie par la parole» (talk therapy) et de médication. «Il faut voir avec son médecin ce qui convient le mieux, conseille-t-il. L’essentiel est de se faire aider. Car en l’absence d’un traitement et d’un support adéquats, les symptômes de la dépression risquent d’aller en s’empirant et de mener au divorce, à la débâcle financière, à la perte d’emploi et, ultimement, au suicide.»

«Quand l’intensité de la tristesse ou du malaise est importante, dit le Dr St-André, on ne doit pas hésiter à consulter.» Mais encore faut-il admettre qu’on a besoin d’aide. «Les hommes sont très bons pour cacher leur dépression, remarque le Dr Courtenay. Ils sont tellement bons qu’ils réussissent à se berner eux-mêmes.»

Comme bien du monde, Biz entretenait des préjugés envers les personnes dépressives. «Je me plaisais à dire que le bonheur, c’est comme du sucre à la crème, si t’en veux, tu t’en fais!» Mais il a appris, à ses dépens, que la dépression n’était pas affaire de volonté. «Si tu n’as pas de crème et que ton poêle ne fonctionne pas, tu auras beau en vouloir, tu ne pourras pas t’en faire, de sucre à la crème!»

Après deux ans de souffrance, le chanteur en a eu assez. «J’étais tanné de n’être pas moi, raconte-t-il. Et j’ai décidé d’aller chez le médecin.» Biz, qui sera bientôt à nouveau papa, s’en est sorti avec de l’aide pertinente et ce qu’il appelle ses «pilules de bonne humeur». Aujourd’hui, il espère que son court récit «qui se lit entre deux biberons!» atteindra les pères de 30 ans qui ne lisent pas ou qui n’ont pas le temps de lire.

Ce qu’il faut retenir, selon les conclusions du Dr Courtenay, c’est que toutes les conséquences négatives de la dépression postpartum des pères sont évitables. Avec le traitement et le soutien appropriés, on peut totalement s’en remettre.

*Source : Journal of the American Medical Association

Enfants Québec, octobre 2010

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