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Débat: La maternelle à 4 ans

Crédit: Istockphoto

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À l’heure où plusieurs maternelles accueillent désormais des enfants de 4 ans à temps plein, des professionnels et des parents se prononcent sur cette mesure, qui est loin de faire l’unanimité.

À la rentrée, une soixantaine de classes de maternelle 4 ans «temps plein» ont ouvert leurs portes à travers la province, venant s’ajouter aux classes à temps partiel déjà existantes. Le but de la mesure? Permettre aux enfants les plus défavorisés de mieux se préparer à la scolarité, puisque dans les faits, argumentent les auteurs de la décision, ceux-là ne fréquentent pas de garderies et éprouvent des difficultés lorsqu’ils arrivent en milieu scolaire.

Un objectif tout à fait louable, ont reconnu les différents acteurs du domaine de l’éducation – ce qui n’a pas empêché l’éclosion d’un virulent débat sur les moyens d’atteindre cet objectif. En effet, le réseau des centres de la petite enfance, fondé en 1997 précisément pour offrir aux enfants un milieu de vie éducatif jusqu’à leur entrée à l’école, n’est-il pas la meilleure structure dans laquelle investir afin d’accompagner ces enfants vulnérables? L’école est-elle vraiment faite pour les enfants de 4 ans? Professeurs, chercheurs et parents nous livrent leurs avis dans le cadre de ce débat.

L’école ne répond pas aux besoins des enfants de 4 ans.

Le projet de loi part d’une bonne intention, puisqu’il entend profiter à des enfants qui – selon plusieurs – ne bénéficient d’aucun service. Mais nous avons des craintes par rapport à ses conditions d’application. Les recherches démontrent que le facteur le plus important pour soutenir le développement des enfants – particulièrement en milieu dit sensible – est la qualité du service, ce qui suppose des lieux et du matériel conçus pour répondre aux besoins des plus petits. Or, plusieurs écoles n’avaient pas encore trouvé, à la fin du printemps, de locaux qui conviennent! La qualité repose aussi sur la structuration d’activités centrées sur le jeu. Mais les enseignantes, pour la plupart, ont peu ou pas de formation pour accompagner des enfants de moins de 5 ans dans cette voie. De leur côté, environ 75% des éducatrices en garderie ont un DEC en techniques d’éducation à l’enfance – une formation de trois ans entièrement axée sur le développement des enfants et l’animation d’activités pour les 0 à 12 ans, dont plus de la moitié consacrée aux 0 à 5 ans. Il serait plus logique, et probablement plus économique, d’investir dans les CPE. L’école ne devrait pas prendre la place des services de garde éducatifs. Nathalie Bigras est professeure au Département de didactique de l’UQAM et membre de l’équipe de recherche Qualité éducative des services de garde et petite enfance.

Cette mesure réduira l’écart entre les enfants.

En tant que chercheuse, j’ai été impliquée dans le projet pilote de l’école Saint-Zotique, à Montréal, où nous avons développé un programme enrichi pour les enfants de 4 ans qui fréquentent la maternelle à temps plein. Nous avons eu quatre ans d’essai, qui nous ont permis de voir ce que donnait une telle maternelle. La conclusion est qu’elle fonctionne bien. Au Québec, il existe une certaine croyance qui nuit aux enfants: on s’imagine qu’il ne faut pas leur imposer ou les inviter à poursuivre des activités mises en route par des adultes. Pourtant, ils ont besoin d’un coup de pouce pour nourrir leurs propres découvertes. Le but n’est jamais de les asseoir et de leur apprendre des choses de force. Dans le nouveau programme, le jeu demeurera au cœur des journées. Même quand on proposera aux enfants de petits problèmes à résoudre par groupes deux ou trois, ce sera dans un contexte ludique. L’environnement devra être riche et stimulant, et aider ces jeunes enfants à suivre des programmes qui ont déjà démontré leur efficacité pour ce qui est de favoriser l’intégration scolaire. Bien sûr, on abordera aussi les lettres et les chiffres! Pourquoi cela devrait-il être réservé aux enfants favorisés? En outre, l’approche devra être équilibrée: l’enfant prendra l’initiative de certains jeux, mais l’adulte aussi. Par ailleurs, l’objectif de la ministre et des chercheurs qui ont participé au programme n’est pas que la «maternelle 4 ans» devienne universelle. Sinon, le risque serait de retomber dans le même système: la mesure profiterait encore aux enfants les plus favorisés, et l’écart se creuserait davantage. Cette mesure vise au contraire à réduire l’écart et à prévenir le décrochage scolaire.Membre du Comité d’élaboration du programme d’activités de la maternelle 4 ans à temps plein, France Capuano est aussi professeure au Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM et spécialiste de la prévention du décrochage scolaire.

Les enseignants sont bien outillés pour accompagner les enfants de 4 ans.

Voilà cinq ans que j’enseigne, dont trois en «maternelle 4 ans» à temps plein, dans le cadre d’un projet pilote. Les enseignants sont bien outillés pour accompagner les enfants de 4 ans. Beaucoup suivent des formations complémentaires par l’entremise de la commission scolaire, ou étudient pour obtenir des diplômes de deuxième cycle. De mon côté, j’ai décidé de me former davantage en faisant une maîtrise en éducation préscolaire, et de prendre aussi d’autres cours.
L’un de nos atouts est d’être formés également pour détecter les futurs problèmes d’apprentissage. Cela nous permet de solliciter des services et de faciliter le suivi d’un même enfant en maternelle, en 1re année, en 2e année, etc. D’autre part, la «maternelle 4 ans», ce n’est pas l’école. Le local est aménagé pour que les enfants bougent, fassent la sieste, et il n’est pas occupé par des bureaux alignés. Notre routine ressemble beaucoup à celle des garderies. Oui, nous montrons aux enfants les chiffres, les lettres, mais nous nous ajustons en fonction de notre groupe. Certaines années, je me suis consacrée davantage aux habiletés sociales qu’aux lettres ou à la numération, et inversement. Tout dépend des milieux et des besoins, et les apprentissages se font par le jeu aussi bien que par des activités d’ateliers. Cette organisation aussi s’apparente à celle des CPE, mais nous avons, en plus, une vision d’ensemble des apprentissages à venir. Les «maternelles 4 ans» ne font pas compétition aux CPE, que les enfants défavorisés ne fréquentent pas. Dans les quartiers Hochelaga ou Parc-Extension, où j’ai travaillé, les parents – notamment parmi les immigrants – ne voient pas l’utilité d’envoyer leurs enfants en CPE. Ils considèrent que la garderie les priveraient de leur rôle de parents. Tandis que la «maternelle 4 ans», ils la voient comme l’école. Et l’école, pour eux, c’est l’espoir de la réussite. Carolane Dubé est enseignante en «maternelle 4 ans» auprès de la commission scolaire de Montréal.

Je crains la multiplication de programmes trop précis.

Ce projet soulève des interrogations sur trois points: l’adéquation de l’environnement pour de si jeunes élèves, la formation des enseignantes, mais surtout le respect du développement des enfants. De quelle façon vont-ils apprendre? Le «programme d’activités» enrichi, les lettres, la numération, ce sont effectivement les éléments clés. Ce n’est donc pas le contenu que je remets en cause, mais la manière: je crains la multiplication de programmes trop précis, pour répondre à telle ou telle compétence, alors qu’il est prouvé que l’enfant se développe globalement en situation de jeu. Il apprend quand il manipule et expérimente, dans des opérations concrètes; et l’adulte doit être là pour soutenir ce jeu et le complexifier graduellement, à partir du niveau de l’enfant. À l’inverse, le programme prévu risque de mettre plutôt l’adulte en position de déverser ses connaissances sur celui-ci. Par surcroît et malheureusement, ce nouveau système risque de devenir la panacée, toutes les familles vont vouloir en profiter, et on pourrait assister à un glissement naturel vers la «maternelle 4 ans» pour tous. Caroline Bouchard est professeure et chercheuse en éducation préscolaire à l’Université Laval.

Les enfants de 4 ans n’ont pas assez d’autonomie ni de concentration pour intégrer le système scolaire.

Je n’ai pas de doute sur le fait que les enseignantes seront assez compétentes pour s’occuper de jeunes enfants, avec un ajustement de leur formation. Mais je me questionne sur la structure et le programme. L’école est-elle faite pour accueillir des enfants de cet âge? Je pense en particulier aux petits garçons, qui ont besoin de bouger et auxquels il faut souvent une année de plus pour gagner la maturité nécessaire. Or, dans ce cas-là, il s’agit de les mettre un an plus tôt dans un cadre plus structuré, où l’on va exiger d’eux encore plus d’autonomie et de concentration.De même, va-t-il y avoir des bulletins? Les enfants devront-ils atteindre des objectifs, acquérir des compétences? Il y aura aussi, obligatoirement, un service moins personnalisé. En service de garde, nous croisons les parents tous les matins et tous les soirs, et c’est presque toujours l’occasion de faire le point, de leur confier nos observations, afin d’accompagner l’enfant en étroite collaboration avec eux. Ce ne sera évidemment pas le cas en maternelle. Je ne crois pas non plus que les CPE soient moins outillés pour dépister les problèmes. Il arrive souvent que nous détections des difficultés, et la communication avec les CLSC pour obtenir des services est alors efficace. En pareil cas, nous transférons même le dossier à la future école de l’enfant, de sorte que le suivi soit optimal. Sophie Chamberland est conseillère pédagogique auprès d’un centre de la petite enfance.

Les études montrent que ce système fonctionne.

Les principaux arguments que l’on entend reflètent des points de vue corporatistes ou idéologiques, qui ne sont pas basés sur la recherche ni sur l’intérêt des enfants. Une méta-analyse parue récemment dans la revue Sciences a traité les résultats de plus de 120 études qui avaient suivi des enfants à partir de 4 ou moins, jusqu’à l’âge de leur scolarisation et plus tard. Ces recherches ont comparé les enfants qui avaient fréquenté une pré-maternelle à ceux qui n’avaient pas reçu de stimulation particulière, et ont conclu que les premiers avaient connu une expérience très bénéfique. La «maternelle 4 ans» n’est pas une «petite école» – au reste, personne ne le souhaite. Elle propose une stimulation par le jeu, celui-ci étant laissé à l’initiative à la fois de l’enfant et de l’adulte. Le jeu uniquement entrepris par l’enfant n’est pas suffisant: les recherches prouvent que les approches dirigées par l’adulte ont davantage d’effets à long terme sur le développement des enfants. L’idéal est d’offrir aux petits une approche mixte, comme le fait le nouveau programme. C’est-à-dire un emploi du temps quotidien prévoyant des activités libres, des jeux symboliques, mais aussi des activités plus dirigées, avec un matériel défini, venant de programmes qui ont déjà fait leurs preuves dans l’apprentissage des lettres et des nombres, et quant à la stimulation des compétences sociales. Aujourd’hui, ce n’est pas ce qu’on observe, et les jeux libres, dans la plupart des garderies, manquent de qualité: 30% des enfants – et même 40% dans certains quartiers – ne sont pas prêts pour l’école, révèlent les enquêtes de «maturité scolaire». Du côté des enseignantes, la formation sera améliorée, et les conseillers pédagogiques – issus du Ministère, des commissions scolaires et des écoles – seront d’un apport décisif s’ils s’associent à cette démarche. Marc Bigras est professeur titulaire au Département de psychologie de l’UQAM .

Crédit : Marie-Reine Mattera

Crédit : Marie-Reine Mattera

Les grandes lignes du projet
L’idée d’ouvrir les portes de la maternelle aux enfants de 4 ans ne date pas d’hier. Dès le milieu des années 1970, alors que 97% des petits de 5 ans fréquentaient déjà la maternelle à temps partiel, quelques classes avaient été créées au profit d’enfants de 4 ans en difficulté d’apprentissage, dont des enfants handicapés ou issus de familles d’immigrés. Ces classes ont augmenté peu à peu leurs effectifs, et en 2010-2011 (dernière année diffusée), environ 17 000 jeunes sur 87 000 de la même tranche d’âge, soit presque 20% des enfants, fréquentaient la maternelle 4 ans à temps partiel ou à travers les ateliers-rencontres du programme Passe-Partout.

Aux yeux de plusieurs experts, cependant, il était possible d’aller plus loin encore afin de prévenir l’échec scolaire. Pariant à la fois sur une augmentation du temps de scolarisation et sur un programme éducatif plus précis, la ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Marie Malavoy, a fait connaître en mars 2013 un plan permettant à 8 000 enfants défavorisés, à terme, de bénéficier de la maternelle 4 ans à temps plein.

Cette maternelle est facultative – tout comme celle qui accueille les enfants de 5 ans – et n’est pas destinée à tous. Elle concerne des écoles situées dans des zones de pauvreté accusant un «indice de défavorisation» de 9 ou de 10. Cet indice est calculé en fonction du revenu familial, de la situation d’emploi des parents et de la scolarité de la mère.
«Les résultats de la recherche sont très clairs à cet égard: agir tôt et mieux préparer ces enfants et leurs parents à un bon début de scolarité sont des moyens reconnus pour contrer le décrochage scolaire, a déclaré la ministre en conférence de presse. Les enfants peuvent ainsi acquérir de précieuses compétences sociales qui les aideront à développer les capacités nécessaires à leur réussite scolaire.»

Pour cela, un nouveau «programme d’activités» est à la disposition des enseignants. Ce programme fixe des orientations, des objectifs de développement global, de même que des défis qui devront être relevés à tous les âges. Mais les méthodes pour y parvenir sont de la responsabilité de chaque établissement.

À VOUS LA PAROLE

Je suis éducatrice dans un CPE, auprès du groupe des 4 ans. Je suis avec eux toute la journée, toute l’année, je les guide et je les prépare à l’école, à leur mesure. J’ai un programme structuré qui laisse place au jeu et au repos. Je crois que notre société devrait investir dans des services de qualité, en CPE ou en milieu familial, ou dans d’autres solutions de garde, mais en donnant la chance à tous d’avoir une place – et en priorité à ceux qui en ont besoin, du point de vue éducatif aussi bien qu’en ce qui concerne l’accès aux places à 7 dollars. J’ai moi-même trois enfants, la plus jeune a commencé la maternelle à l’automne, à 5 ans tout juste. J’ai senti qu’elle était prête, mais je ne l’y aurais pas mise avant…

- Isabelle Tremblay

Pas d’accord avec la maternelle à 4 ans! Mon garçon de 6 ans a terminé sa maternelle cette année, et mon Dieu qu’il était brûlé! J’ai une garderie à la maison, et certains de mes petits de 4 ans ont encore de la difficulté à s’essuyer les fesses comme il faut. Alors, de quoi aurait l’air la maternelle avec des enfants de 3 ans et demi et 4 ans?

- Julie Brulotte

Les enfants n’ont que quelques années pour s’amuser, sans avoir de leçons ou de devoirs à faire. Peut-on les laisser profiter de ces quatre ou cinq ans de liberté? Ils auront bien assez d’années d’études par la suite, déjà que les garderies les «surstimulent». Je suis contre!

- Mariepier Parent

Je serais contre pour mes propres enfants, mais je comprends que, pour un enfant qui vit dans un milieu pauvre et n’a pas eu accès à la garderie à 7 dollars, cela peut être bon. Toutefois, à temps plein? Je proposerais plutôt des demi-journées – de même qu’une pré-maternelle afin d’y préparer l’enfant tout doucement.

- Julie Jalbert

Si j’avais le choix, je n’inscrirais pas mes enfants à la «maternelle 4 ans» puisque je considère qu’au CPE, où ils sont depuis leurs débuts, ils sont bien préparés pour la «maternelle 5 ans». Ainsi, je laisserais la place à un enfant qui n’a pas eu leur chance.

- Carolyne Théberge

Je suis pour. Cela revient au même qu’un CPE, mais les places en CPE se font rares, et beaucoup arrivent à l’école non préparés, du fait que toutes les éducatrices en milieu familial ne sont pas aptes à leur fournir cette préparation. Cette formule permet aussi aux parents de retourner aux études ou au travail plus tôt, et de s’organiser financièrement pour faire face ensuite aux dépenses de l’école primaire!

- Stéfanie Prince

Ce doit être selon les enfants. Il en a toujours été ainsi, et ce le sera toujours. Certains enfants sont prêts pour l’école, d’autres ne le sont pas.

- Francyn Gauthier

Je suis d’accord, sur une base volontaire. J’ai eu le choix d’envoyer mes enfants à la «maternelle 4 ans», à temps partiel. Mes deux garçons y sont allés, et ma fille de 2 ans et demi attend son tour avec impatience. Aucun des trois n’aura fréquenté de garderie. Je trouve que cette maternelle est pour eux une belle occasion de se familiariser avec les habitudes scolaires, et je suis heureuse que notre région offre cette possibilité!

- Annie Chabot

Les enfants ont le droit d’être encore des enfants jusqu’à 5 ans au moins. Ensuite, ils passeront plusieurs années sur des bancs d’école!

- Julie Savard

Source: Enfants Québec, novembre 2013

Commentaires

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Un commentaire

KHANE

bonjour,
Je souhaite Créer un établissement dans ma ville Tiaret(Algérie)pour la préparation de nos enfants 4 ans et 5 ans, en langue française,Arabe,et, quelques notions sur la religion.Je souhaite un accompagnement pour la réussite de mon projet. merci beaucoup.

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