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Ils magasinent leur école

Crédit: Istockphoto

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Que celle du quartier soit trop petite, réputée «difficile» ou surchargée, plusieurs raisons poussent les parents à «magasiner» l’école de leur enfant, dès la maternelle.

Par Sarah Poulin-Chartrand

Sylvie Mallard est en pleine réflexion. L’école que sa fille devrait théoriquement fréquenter n’est pas très bonne. Du moins, c’est ce que certaines personnes lui ont raconté. «En commençant à me renseigner sur les écoles primaires, j’ai entendu des commentaires sur mon école de quartier. On me disait qu’elle était plutôt ordinaire, et je me suis carrément vu conseiller de ne pas y envoyer notre fille.» Sylvie, qui n’a pas encore mis les pieds dans cette école, est bien consciente qu’il ne s’agit que de bouche-à-oreille. Mais son conjoint et elle aimeraient malgré tout autre chose pour leur fillette. Pour cela, ils envisagent même de déménager. Ce qu’ils recherchent? Une école qui offre un programme intéressant, idéalement en arts, ou avec une vision communautaire. «Notre première option est une école alternative du centre-ville de Montréal, avec laquelle nous sommes vraiment tombés en amour, dit Sylvie. Sauf qu’il est pratiquement impossible d’y entrer en raison de la liste d’attente. Alors, nous nous renseignons sur d’autres possibilités.»

De son côté, Isabelle Drouin, une autre maman de Montréal, n’a pas hésité à camper devant l’école de son choix. Cette résidente du quartier Rosemont avait elle aussi entendu des commentaires décourageants au sujet de l’école de son quartier, notamment de la part d’une enseignante suppléante. L’établissement, qui compte près de 600 élèves, est situé à la limite d’un quartier assez défavorisé. Isabelle et son conjoint ont finale­ment été séduits par une petite école alternative de leur quartier, qui ne priorisait pas le voisinage, mais fonc­tionnait plutôt sur le mode «premier arrivé, premier servi». Le jour des inscriptions, Isabelle a donc patienté devant l’établissement dès 3 heures du matin… et elle n’était même pas la première! La fillette a finalement eu sa place, au grand bonheur de ses pa­rents. «Il est très important pour nous d’inculquer aux enfants le désir d’ap­prendre, dit Isabelle. J’ai l’impression que les grosses classes, avec plusieurs jeunes en difficulté et des enseignants débordés, n’y sont pas propices.»

Une réalité… pas juste montréalaise!

La quête d’une «meilleure» école sem­blait, jusqu’à présent, être surtout un phénomène métropolitain. Ce n’est plus le cas. À la commission scolaire des Patriotes, sur la Rive ­Sud de Montréal, les demandes de changement d’établissement existent, de même que les déménagements en vue d’avoir accès à une meilleure école. «Ce phéno­mène est simplement moins prononcé qu’à Montréal, explique Lyne Arcand, conseillère aux communications dans cette commission scolaire. Cela tient au fait que les écoles à vocation particulière – très courues à Montréal – sont moins nombreuses dans notre région».

Un autre élément influencerait les parents de certaines banlieues dans le choix de leur école: la surpopulation. «Alors que le ratio d’élèves par classe diminue, le nombre d’enfants augmente dans certains quartiers. Certains parents se mettent à craindre qu’il n’y ait pas de place dans l’école la plus proche de chez eux», dit Mme Arcand. C’est exactement ce qui est arrivé à Véronique, qui habite la Rive­ Sud de Montréal. Cette mère de trois enfants a été un peu déstabilisée en apprenant que l’école voisine de son domicile était pleine à craquer. Comme certaines familles demeuraient encore plus près qu’elle de l’établissement, il y avait un risque que son garçon perde sa place pendant son primaire. «Au départ, nous n’étions pas réticents à l’idée d’envoyer notre enfant à l’école du coin, dit­-elle, mais nous avons commencé à regarder du côté des écoles privées en raison de cette situation incertaine.» Pour ces parents, il était hors de question que leur fils soit déraciné en cours de route, faute de place à l’école du quartier. Avec le recul, Véronique est entière­ment satisfaite de sa décision. Ses deux aînés fréquentent maintenant la même école privée, où ils sont entrés l’un et l’autre à 4 ans, et le fait que leurs amis du week-­end ne soient pas nécessaire­ment ceux de l’école ne leur pose aucun problème. Elle considère aussi que ses enfants sont mieux encadrés et plus sti­mulés que les petits voisins qui fréquen­tent l’école de quartier. «Je crois que ce sont des atouts qui valent de l’or aux yeux de nombreux parents, dit-­elle. Les gens sont plus sélectifs quant à l’école primaire, car ils recherchent justement plus d’encadrement, de structure.»

La génération «magasineuse»

Pour Sylvie Viola, professeure au Dépar­tement de didactique à l’UQAM et spécialiste de l’enseignement primaire, cette tendance à rechercher le meilleur pour nos enfants n’est qu’une illustra­tion parmi d’autres de notre tendance à «magasiner» tout ce qui nous entoure. Cette propension, qui existait déjà pour les écoles secondaires, se manifeste maintenant avant l’entrée des petits au primaire. Elle a néanmoins du bon, d’après Mme Viola. «Les parents se documentent ainsi sur le milieu de l’éducation, dit-­elle, ils font des choix éclairés, et en cela c’est positif.» Cette professeure souligne par ailleurs l’importance de ne jamais perdre de vue l’intérêt des enfants. Oui, certains s’épanouissent dans le cadre d’un programme musical, sportif, ou même axé sur la performance, mais d’autres enfants ont besoin d’une école de proxi­mité et pourraient être heureux pratique­ment n’importe où. «Il faut également faire attention aux opinions qui circulent sur certains types de structure scolaire, prévient Sylvie Viola. Une école alterna­tive, par exemple, peut être vantée par certains parents et ne pas convenir du tout à la personnalité de votre enfant.»

La commission scolaire de Montréal (CSDM) met aussi le public en garde contre les idées préconçues dont l’un ou l’autre établissement peut faire l’objet. «Aujourd’hui, il suffit d’entendre des échos négatifs sur son école de quartier pour se dépêcher de trouver une autre option, constate Jocelyne Cyr, commissaire scolaire de Cartierville et vice­ présidente de la CSDM. Mais comme je le dis toujours aux parents, ils devraient au moins visiter l’établissement!» Selon Mme Cyr, plusieurs écoles ont des projets éducatifs intéressants, même lors­qu’elles ont «mauvaise réputation». Elle rappelle aussi qu’il n’existe pas de classement ni de palmarès des écoles primaires – la réputation qu’on leur fait doit donc être prise avec un «grain de sel».

Cette tendance des familles de Montréal à vouloir changer d’école a forcé la commission scolaire à revoir ses modalités d’inscription. Alors que, par le passé, des parents faisaient la queue pratiquement dès le milieu de la nuit pour obtenir une place dans leur école favorite, on a instauré il y a deux ans l’inscription sur Internet au «libre choix», une option qui permet aux parents montréalais d’inscrire leur enfant hors de leur quartier. C’est ce qu’on appelle, dans d’autres commissions scolaires, le choix-école. «Depuis que nous autorisons les inscriptions en ligne, je dirais que l’utilisation du libre choix a triplé sur le territoire», rapporte Jocelyne Cyr.

Les effets insidieux du libre choix

Ce «magasinage» comporte évidemment son lot d’effets pervers. D’abord, le fait d’inscrire son enfant à l’école d’un quartier qui n’est pas le sien lui fera perdre automatiquement sa place au profit d’un enfant de ce quartier, en cas de surpopulation de l’établissement. Et ce, que l’enfant «migrant» soit en 1re ou en 5e année. «Avec le boum des naissances dans certains quartiers, qui s’ajoute au fait que les ratios enseignants-élèves ont diminué, ce risque est de moins en moins théorique», affirme Jocelyne Cyr. Effectivement, de 9 000 à 10 000 petits Montréalais entrent en maternelle à la CSDM chaque année, et l’on s’attend à une augmentation d’environ 1 000 enfants par an pour la prochaine décennie.

Le lien avec l’école de quartier, traditionnel et autrefois si précieux pour beaucoup, perd aussi de sa force. Dans le confort de leur foyer et devant leur écran d’ordinateur, les parents franchissent de moins en moins les portes de l’école du coin de leur rue afin de découvrir les lieux et de rencontrer les enseignants. Ils ne se donnent plus les moyens de s’en faire une opinion par eux-mêmes, indépendamment de ce qu’en dit l’entourage. Cet état de choses désole Gabriel Roy, père de deux filles et ardent défenseur de l’école de son quartier. Il croit fermement aux vertus de ce «point central d’une vie sociale». D’après lui, même lorsque les écoles laissent un peu à désirer ou qu’elles ont moins «la cote», mettre ses enfants dans la même classe que certains autres qui sont moins doués ou plus difficiles serait une occasion de les confronter tous aux réalités de la société qui les attend. «Le monde n’est pas homogène, dit-il. Il y a des plus faibles, des plus lents. Et si ce constat incitait plutôt mes filles à développer des réflexes d’entraide et de patience, au lieu de les ralentir, comme on est trop souvent porté à le craindre?» La professeure Sylvie Viola partage cet avis. «Je suis pour cette école de quartier ou inclusive, dit-elle, car elle est représentative de la société. On y apprend à vivre avec les autres, à les attendre, à les aider.»

Source: Enfants Québec, Septembre 2013

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