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Enfants stressés – La science à la rescousse

crédit : Istockphoto

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Pour protéger nos enfants du stress, il faut avant tout bien connaître l’ennemi à combattre. Explications d’une spécialiste en la matière.

Par Jean Siag

Obsession de la performance, enfants placés en garderie avant même d’avoir fait leurs premiers pas, familles éclatées, mode de vie accéléré… Les parents d’aujourd’hui disposent de bien des arguments pour croire que leurs enfants vivent un stress supérieur à celui qu’ils ont vécu durant leur propre enfance. Pourtant, la réalité n’est pas aussi claire. Même la définition du terme ne fait pas l’unanimité! Le stress serait tantôt une réaction du corps face à une agression; tantôt une tension provoquée par un conflit interne; tantôt l’effet d’une certaine incapacité d’adaptation… Le Dr Hans Selye, l’un des premiers scientifiques montréalais à avoir étudié le phénomène, dans les années 1950, a conclu sagement que le stress était inévitable. «La complète liberté par rapport au stress, écrivait-il, c’est la mort.»

Fort bien. Mais en attendant, qu’est-ce qui déclenche le stress? La Dre Sonia Lupien est la fondatrice et la directrice du Centre d’études sur le stress humain de l’Université de Montréal, et la directrice du Centre de recherche Fernand-Seguin. Voici selon elle les quatre causes essentielles du stress, qu’elle regroupe sous l’acronyme «CINÉ»: «l’impression de ne pas avoir le contrôle (C), les situations imprévisibles (I), les situations nouvelles (N), et celles qui menacent notre ego (E) donc notre identité.» La façon dont ces causes agissent varie évidemment d’une personne à une autre. Physiologiquement, dans ces situations, le corps humain libère des hormones de stress, l’adrénaline et le cortisol, qui montent au cerveau. Produites en trop grande quantité, ces hormones peuvent engendrer des problèmes de santé, physiques ou mentaux, dont la dépression.

Les recherches scientifiques des dernières années nous apprennent que, peu importe l’époque, ce sont toujours les enfants et les personnes âgées qui ont été les plus vulnérables au stress. Les premiers, parce que leur cerveau est encore en croissance ; les secondes, parce que leur cerveau vieillit. Les plus récentes recherches scientifiques confirment également les effets de débordements de stress sur les enfants. En clair, quand les parents réagissent mal aux situations nouvelles et imprévisibles, quand ils n’ont pas le contrôle d’une situation, leur stress sera ressenti par les enfants, qui produiront à leur tour davantage d’hormones de stress. Cela est vrai aujourd’hui, et l’était sans doute déjà il y a 30 ans. Inversement, des études ont démontré que, lorsque les parents agissent de manière à diminuer ou d’atténuer la nouveauté et l’imprévisibilité chez leurs enfants, ils peuvent augmenter leur impression de contrôle, et par conséquent, diminuer leur niveau de stress. D’où le rôle crucial des parents et des éducateurs dans le traintrain quotidien des petits.

Le profil type

Les scientifiques commencent à établir des relations entre le milieu socioéconomique des enfants et leur degré de stress. «Ce que nous savons, explique Sonia Lupien, c’est que les enfants de milieux défavorisés produisent plus d’hormones de stress entre 6 et 12 ans. Mais à partir de 12 ans, tous les autres enfants, y compris ceux qui proviennent de milieux plus aisés, les rejoignent. Au moment où ils entrent à l’école secondaire, il n’y a plus de différence.» On a avancé plusieurs hypothèses pour tenter d’expliquer ce phénomène. Sonia Lupien en retient une : à l’âge de 6 ans, les enfants sont extrêmement sensibles à leur environnement familial. Or, des études américaines ont prouvé que les parents issus de milieux défavorisés étaient plus déprimés que les autres parents ne le sont en général, ce qui provoquerait une montée du taux de cortisol chez leurs enfants. À 12 ans, cette hormone augmente aussi en quantité chez les enfants de milieux plus nantis, sans doute à cause de la pression sociale liée à leur passage au secondaire.

Intervenir

Récemment, Sonia Lupien a publié dans la revue américaine Nature Neuroscience un article où elle affirme que le cerveau des enfants de moins de 12 ans qui subissent une forte poussée de stress (à cause d’une agression, par exemple), a la capacité  - s’il y a intervention – de renverser la vapeur et d’éviter les réactions durables du corps face au stress. «On sait que le stress chronique atrophie la structure du cerveau, dit-elle. Mais on a oublié une chose : le facteur temps. Pour qu’une telle structure subisse une atrophie, il faut qu’elle soit complètement développée. Or, le lobe frontal (lequel régit notamment les processus d’inhibition et le raisonnement) se développe de 8 à 12 ans, tandis que l’hippocampe (zone de l’apprentissage et de la mémoire) se développe de 0 à 2 ans. Donc, selon l’endroit du cerveau qui a été touché, je peux dire à quel moment le sujet a été exposé à un stress chronique. Dans un sens, c’est une bonne nouvelle! Car s’il est vrai que l’exposition “ici et maintenant” a un effet sur le cerveau, c’est que j’ai aussi une fenêtre d’opportunité pour faire des interventions qui vont renverser la vapeur. Par exemple, l’accompagnement parental auprès des enfants en foyer d’accueil aura un effet direct sur la production de cortisol. Nous sommes exposés à des situations de stress à chaque moment de notre vie, il suffit d’en prendre conscience pour atténuer leurs répercussions.»

L’exemple de la garderie

La garderie a beaucoup été montrée du doigt comme source de stress chez les tout-petits. Mais Sonia Lupien nuance «Bien sûr, lorsqu’un enfant est inhibé de naissance, qu’il est très timide, que la sensibilité maternelle est très faible, et qu’il fréquente par ailleurs une garderie offrant une qualité médiocre de soins, alors oui, son expérience sera néfaste.» Plusieurs études citées par Mme Lupien ont établi par ailleurs que les enfants ayant fréquenté la garderie produisaient ensuite moins d’hormones de stress au moment de commencer l’école.

À l’école

Pour la chercheuse, les enfants voient souvent leur taux d’hormones de stress augmenter à deux périodes-clés : l’entrée en maternelle et l’entrée au secondaire. Dans ces deux cas, les quatre causes du stress (CINÉ) sont souvent réunies : absence de contrôle sur les événements à venir, imprévisibilité, nouveauté et insécurité de l’ego (est-ce que je vais me faire des amis ?). «Il faut être spécialement attentif dans ces périodes-là, prévient Sonia Lupien. La plupart du temps, les symptômes sont visibles : douleurs abdominales, crises de pleurs, troubles du sommeil, problèmes de peau, troubles d’apprentissage et de mémoire. Ce sont des signes qui ne trompent pas. Il faut identifier les objets précis du stress et tenter d’en atténuer les effets avant qu’un médecin ne fasse un diagnostic. Car lorsqu’on en arrive là, il est déjà bien tard.» Mme Lupien, qui est aussi maman, se rappelle les appréhensions de sa fille lors de son entrée à l’école : «Je lui ai permis de décider de ce qu’elle mettrait dans sa boîte à lunch, raconte-t-elle. Ainsi, elle a pu accroître son sentiment de contrôle, qui lui manquait péniblement durant les premières semaines de classe. Après coup, le problème s’est réglé » Une idée qui peut faire des adeptes…

Déstresse et progresse

Estimant que les préadolescents de 6e année étaient à la fois les plus vulnérables au stress et les plus aptes à se tirer d’affaire, l’équipe de Sonia Lupien a mis sur pied un programme, DéStresse et Progresse, qui vise justement à renseigner les jeunes sur les causes du stress, sur ses effets physiques et cérébraux, ainsi que sur les mesures à prendre pour diminuer ces effets. Une première cohorte de 500 élèves (de deux écoles privées) a donc suivi ce programme de 11 semaines en 2008- 2009. «Nous sommes encore en train d’analyser les résultats, dit Sonia Lupien, mais ce qui m’a sidérée, c’est le niveau de détresse assez spectaculaire chez les préados (entre 11 et 13 ans). On a repéré des cas de jeunes dépressifs qu’il a fallu envoyer se faire traiter. Plusieurs jeunes porteurs de dépressions latentes, et certains avec des idées suicidaires. Pourquoi ne détectons-nous pas la dépression chez nos enfants? Je me le demande…» L’intention de Sonia Lupien est de valider scientifiquement les résultats du programme, et de l’implanter ensuite dans toutes les écoles primaires du Québec, en passant par le ministère de l’Éducation. Une démarche qui pourrait prendre du temps… «Les ados ont très bien répondu au programme. Il nous faut maintenant trouver des écoles publiques pour le tester. Bizarrement, les commissions scolaires, francophones comme anglophones, n’ont pas montré d’intérêt. À votre avis, y a-t-il plus de stress dans les écoles privées ou dans les écoles publiques?» La question est posée.

Au demeurant, et puisque les adultes ne sont eux-mêmes pas toujours bien outillés pour gérer leur stress, l’équipe de Sonia Lupien prévoit offrir, d’ici un an, un programme semblable destiné aux adultes en milieu de travail. Grâce à une meilleure connaissance de leur stress, parents et enfants seront sans doute plus à même de vivre avec lui, avant d’en être complètement… libérés.

Mesurer le stress

Il existe des outils de plus en plus raffinés pour mesurer le niveau de stress des individus. Sonia Lupien et son équipe ont élaboré un test de salive – qui en est encore au stade expérimental -destiné à mesurer la production de cortisol. En laboratoire, des sujets sont mis en situation de stress. On prend un échantillon de leur salive avant l’expérience, et un autre 45 minutes après l’expérience. Puis, de nouveau, toutes les 10 minutes pendant les trois quarts d’heure consécutifs. Un autre test se fait chez soi – sans provoquer de situations artificielles de stress – en prélevant un échantillon de sa salive cinq fois par jour, deux jours d’affilée, puis deux jours plus tard. Les analyses de ces échantillons permettent de tracer une courbe du taux de stress des individus testés. La cohorte d’enfants qui a participé au programme DéStresse et Progresse a été soumise à ce dernier test, un exercice qui a mis en évidence des taux de cortisol extrêmement élevés chez des enfants apparemment dépressifs.

Le chant choral meilleur que le yoga

Récemment, Sonia Lupien, en tant que parent, est partie en guerre contre les écoles primaires de la région de Montréal, qui ont voulu mettre en place des cours de yoga pour calmer la tension quotidienne des petits écoliers. «Nous sommes toujours à la recherche d’une méthode universelle contre le stress, admet-elle. Cependant, bien qu’il n’y ait aucune étude scientifique à l’appui, certaines écoles ont décidé que le yoga était l’activité toute désignée pour déstresser les enfants. Or, on a au moins déjà reconnu qu’un enfant qui a une personnalité active verra sa production d’hormones de stress augmenter s’il pratique le yoga. Vous voulez déstresser les enfants? Faites-les courir pour qu’ils libèrent l’énergie accumulée dans la journée! Ou faites-leur faire du chant choral – parce que, lorsque le diaphragme se dilate, il se produit une réponse parasympathique qui permet à l’organisme de se libérer de ces hormones de stress qui atteignent le cerveau.»

La théorie du mammouth

Mammouth magazine, c’est le nom de la revue publiée par le Centre d’études sur le stress humain. Il est destiné au public et aux chercheurs – de fait, 125 scientifiques provenant de nombreux pays y sont associés. Sonia Lupien s’y réfère fréquemment. Mais de quoi s’agit-il ? Pourquoi cette référence à la préhistoire ? «Lorsque votre cerveau détecte une menace (quand quelqu’un crie au feu, par exemple), il produit des hormones de stress qui vous permettent de faire deux choses, au choix : combattre le mammouth, ou fuir, explique Sonia Lupien. Dans un cas comme dans l’autre, vous avez besoin d’énergie. C’est une question de survie de l’espèce. Le stress a permis à l’homme de survivre au mammouth. Mais aujourd’hui, il n’y a plus de mammouths (plus de stress absolu, c’est-à-dire de stress qui menace notre existence). La majorité des stress sont relatifs. Alors pourquoi nous arrive-t-il de «péter les plombs»? «Selon l’OMS, en 2020, la dépression liée au stress sera la deuxième cause d’invalidité au monde, après les troubles cardiovasculaires, dit Mme Lupien. On se rend compte que le cerveau humain, qui détecte les menaces, ne sait pas qu’il est en 2009. Il ne fait pas la différence entre un mammouth et Ginette, qui menace notre ego à la machine à café tous les lundis matins. Il faut convaincre ce cerveau que Ginette n’est pas un mammouth!»

Source: Magazine Enfants Québec, novembre 2009

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