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Les bébés dans la mire des psys

crédit : Istockphoto

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Pour développer une bonne santé mentale, un nourrisson a besoin d’amour mais aussi d’interactions sociales, et ce, dès les premiers jours !

Par Isabelle Burgun

La vidéo qui défile sur l’écran montre des parents qui jouent avec leur petite fille d’environ 3 mois. La mère monopolise l’attention de sa fille, tout en reprochant à son époux de ne pas s’en occuper. Le bébé suit ses parents des yeux avec une extrême attention. «L’hypervigilance de ce bébé est un signe qu’il ne s’épanouit pas dans sa famille, explique l’auteure du film, la Dre Élisabeth Fivaz-Depeursinge, psychanalyste, devant un parterre d’experts. La vidéo montre qu’il vit une grande tension, poursuit la cofondatrice du Centre d’étude de la famille, à Lausanne. Cela entraîne chez lui une détresse psychologique.» Ce film était projeté lors d’une journée de formation sur l’importance des interactions familiales, organisée récemment par l’Association québécoise pour la santé mentale du nourrisson (AQSMN), qui fait la promotion de la santé mentale des enfants de 0 à 3 ans. Depuis une dizaine d’années, cette association soutient la recherche sur le développement du nourrisson, la transition à la parentalité, la santé mentale des parents et de la famille, et forme des intervenants qui oeuvrent auprès de jeunes enfants : psychologues, pédopsychiatres, mais aussi intervenants dans les garderies et les organismes dédiés aux relevailles.

Les racines du mal-être
C’est en observant le mal-être de nombreux bébés — en décodant notamment les signes de tristesse, d’inquiétude, de vigilance ou les états de tension — que les chercheurs ont peu à peu découvert, ces dernières années, le rôle déterminant des interactions familiales. Lorsque l’enfant naît, son cerveau est inachevé, mais il possède déjà 100 milliards de neurones. Ces cellules nerveuses vont se relier entre elles au sein de systèmes de contrôle de la vision, de l’ouïe, des mouvements, etc. Elles le feront en fonction des expériences de l’enfant pendant les premières années de sa vie. Outre la nourriture, le sommeil, le sentiment de sécurité, un enfant a besoin d’être caressé, bercé, stimulé par le jeu pour que son cerveau se développe convenablement. Si l’un de ces besoins n’est pas comblé, certaines connexions nerveuses peuvent s’atrophier, voire disparaître. «Toutes les expériences de l’enfant — ce qu’il sent, ce qu’il entend, mais aussi les liens qu’il développe avec ses parents, et plus précisément avec l’adulte qui prend soin de lui — affectent la façon dont son cerveau s’organise», relève le Dr Martin St-André, pédopsychiatre à la clinique 0-5 ans du CHU Sainte- Justine et président de l’AQSMN. Or, les conséquences d’un manque sont visibles très rapidement. Ainsi, les psychiatres ont déjà observé qu’un bébé, après avoir subi une privation affective partielle (à cause, par exemple, d’une hospitalisation), pouvait présenter des retards moteurs et une rigidité dans ses expressions faciales. Si la privation se prolonge — comme dans les cas de négligence ou d’abandon —, les troubles moteurs s’aggraveront jusqu’à laisser l’enfant passif et amorphe dans son lit. Des troubles de comportement ou des retards de développement pourront aussi apparaître. « L’abandon, la violence ou l’abus sexuel provoquent des effets encore plus sérieux, confirme le Dr St-André. Le cerveau, on le voit jusqu’en imagerie cérébrale, peut être blessé à long terme.»

Nécessaires interactions familiales
En fait, le nourrisson est tellement dépendant d’autrui que, lorsqu’on parle de sa santé mentale, c’est aussi la santé mentale de la famille entière qu’il faut évoquer. «Ce dont le nourrisson a besoin avant tout, c’est de communiquer, soutient le Pr Jean- François Saucier, anthropologue et pédopsychiatre à l’Hôpital Sainte-Justine, auteur de nombreuses études sur l’adaptation des parents à la naissance de leur enfant. Le bébé possède une plus grande capacité relationnelle que nous le pensions encore récemment. Dès 3 mois, il a la faculté et le besoin de construire de multiples liens sociaux.» La Dre Fivaz-Depeursinge est l’un des chercheurs qui a mis en évidence en 2005 cette complexité des liens que tisse le nourrisson. Elle a recouru notamment à l’analyse des rapports de la triade bébé, père et mère, filmés par un ensemble de caméras. «Lorsque tout va très bien, l’enfant dirige les opérations, dit-elle. Il porte son attention sur maman, puis sur papa. Chacun a son rôle, et tous ont la même motivation : le plaisir d’être ensemble. » Mais parfois, la situation familiale est bancale. La petite Anne *, par exemple, a marché pendant deux mois… à genoux ! «C’était la première fois que je voyais cela, rapporte Geneviève Agouès, intervenante clinique au Centre Premier berceau, qui a aidé la famille d’Anne à trouver un meilleur équilibre. L’enfant refusait de se tenir debout en raison d’une forte tension familiale. Entre les angoisses d’une mère ultra-protectrice et les encouragements maladroits du père, elle avait inventé un compromis pour faire plaisir aux deux : être à genoux.» Certes, on est bien loin ici de la négligence ou de la maltraitance, mais ce cas démontre qu’un manque d’harmonie familiale peut ralentir le développement des bébés — la famille «idéale» pour un nourrisson étant celle où les parents s’entendent sur son éducation… et entre eux ! Situé dans le quartier Ville-Marie à Montréal, le Centre Premier berceau est une sorte de «garderie thérapeutique». Avec ses autocollants de personnages enfantins sur les vitres, le bâtiment de brique ne se distingue pas extérieurement d’une garderie traditionnelle. La différence est que ce lieu accueille de nouveaux parents présentant certaines fragilités, liées tantôt à une immigration récente, tantôt à la monoparentalité ou à une histoire de vie difficile (abandon, placement, maltraitance, etc.). Le personnel — psychologues, intervenants cliniques — a reçu une formation qui le rend à même de cerner les troubles de développement chez l’enfant, mais aussi les problèmes au sein de la famille. Dans la plupart des cas, la négligence ou la maltraitance ne sont pas préméditées. «Je ne connais pas de parents qui se lèvent en disant : je vais maltraiter ou négliger mon enfant aujourd’hui», souligne Geneviève Agouès. La mère, ou le père, réagit aux sollicitations de l’enfant avec son vécu, ses blessures et ses limites. Une femme abandonnée par son partenaire avant d’apprendre qu’elle est enceinte peut faire un déni de grossesse, par exemple, et ne pas vouloir accueillir la vie qui grandit en elle. «La préparation à l’accouchement, réalisée au centre, lui permettra de mieux vivre cet événement le moment venu, dit le psychologue Serge Arpin. En outre, le fait d’être assistée au moment de cet épisode crucial — la naissance — facilitera l’instauration d’un lien entre elle et son enfant, et réduira ainsi les risques ultérieurs de négligence.»

Prévenir plutôt que diagnostiquer
Dans ces situations de prévention, il importe donc de renforcer le lien parental et de valoriser les compétences des parents. Pour cela, les intervenants mettront en place la rencontre entre les parents et le bébé — en exposant notamment à ceux-ci le désir du bébé d’interagir avec sa mère, de répondre à son sourire, etc. Une multitude de tests physiques établiront également le portrait du nourrisson. Les psychologues vérifieront entre autres son autonomie par l’exercice suivant : le bébé est réveillé par le son d’un hochet, et ce, plusieurs fois de suite. L’intervenant enregistre quand et comment le bébé se rend «volontairement» sourd au bruit pour se rendormir. «Par ce test, on voit que le bébé est déjà un individu plein de ressources, qui possède en lui-même l’aptitude à s’apaiser et même à retrouver le sommeil lorsqu’il a besoin de se reposer», explique Geneviève Agouès. Tous les bébés du Centre Premier berceau sont ainsi évalués. On pourra estimer leur tonus musculaire et les effets de diverses stimulations — la façon dont ils suivent du regard une balle rouge, leurs réactions au visage de leur maman, etc. Ces résultats serviront à dresser un profil du «système autonomique» de chaque bébé, décrivant à la fois son degré d’autonomie et sa capacité à utiliser diverses ressources externes (voix, visage) pour s’ouvrir au monde. « Cela permet de découvrir qui est l’enfant, en présence du ou des parents, conclut l’intervenante. Et de montrer à ceux-ci que le nouveau-né possède déjà une histoire. Le bébé est déjà une personne ! »

*Nom fictif

INDISPENSABLE ATTACHEMENT
On le sait depuis les années 1950, «le lien d’attachement entre un bébé et l’adulte qui prend soin de lui est la base, la sécurité de l’enfant, il contribue à son développement cognitif et psychologique», comme le résume Serge Arpin, psychologue au Centre Premier berceau. Une célèbre étude menée par le psychiatre et psychanalyste américain René Spitz en 1946 s’était penchée sur le développement des bébés dont les mères vivaient en prison. Le chercheur avait alors démontré que la carence en soins maternels, associée à l’institutionnalisation des mères, avait de nombreuses conséquences négatives sur la santé de l’enfant. Certains psychologues actuels qualifient la période durant laquelle les parents sont obsédés par le bien-être de leur enfant de préoccupation maternelle primaire. « C’est une hypersensibilité de la part des parents à l’égard de leur bébé. La survie de celui-ci la rend nécessaire, remarque Serge Arpin. Lorsque cette empathie extrême pour l’enfant et pour ses besoins disparaît, ou est inexistante, le risque de mauvais traitements peut surgir.»

Source : Magazine Enfants Québec, novembre 2010

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