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Des milliers d’enfants mal préparés pour la maternelle

crédit : Istock

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Avec ses 30% de décrocheurs, le Québec s’interroge sur les maux qui touchent son école. Mais c’est bien avant l’âge de 5 ans qu’apparaît le malaise, affirment les experts.

Un tiers de décrocheurs. Depuis bientôt 20 ans, le Québec affiche ce même bilan morose. Et pourtant, si l’on en croit le Rapport Ménard publié au printemps 2009, on «pourrait atteindre 80% de diplômés d’ici 2020» dans la province. La ministre de l’Éducation Michelle Courchesne a réagi en s’appropriant cet objectif du bout des lèvres. Comme en écho, la Commission scolaire de Montréal a pour sa part promis qu’elle dévoilerait en septembre son plan Réussir. Pour en finir avec le fléau, 221 mesures: «Réduction des effectifs dans les classes, mise à disposition d’un plus grand nombre de spécialistes à l’école, travail sur le sentiment d’appartenance de l’élève à son établissement… toute une série d’actions vont être mises en place», s’enthousiasme Diane de Courcy, présidente de la Commission.

Et si ce n’était pas à l’école qu’il fallait agir, mais bien avant? Pour nombre d’experts, c’est durant la petite enfance que le gros du travail doit se faire. Car après, même s’il n’est jamais trop tard, la spirale de l’échec est déjà bien amorcée. «Près de 35% des enfants du Québec arrivent mal préparés à l’école», explique Christa Japel, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées de l’Université du Québec à Montréal, et chercheuse associée au Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale chez l’enfant (GRIP). Ce chiffre a été confirmé à l’été 2008 par la Direction de santé publique de Montréal, après que les comportements de 10 000 enfants montréalais inscrits en maternelle eurent été analysés. «Un enfant sur trois, dans un ou plusieurs aspects de son développement, est vulnérable au moment de son entrée à l’école», conclut la synthèse.

Des enfants «immatures» pour l’école
Le terme vulnérable ne s’applique évidemment pas à un enfant qui ne saurait pas lire, écrire, ou compter à son arrivée en maternelle, puisque toutes ces compétences s’acquièrent à l’école. «Les enfants que l’on juge mal préparés sont peu autonomes, indique Christa Japel, ils ont des retards langagiers, ou encore ils ne sont pas prêts sur le plan affectif et ont des problèmes de comportement». Ce que corrobore Geneviève Koci, qui enseigne en maternelle à Montréal depuis six ans. «Les carences que je rencontre le plus fréquemment sont du domaine affectif, témoigne-t-elle. C’est, par exemple, un enfant qui a du mal à se séparer de sa mère le matin et qui pleure tout l’avant-midi, jusque deux mois après la rentrée. Ou bien un autre qui a du mal à interagir avec ses pairs ou avec les adultes. Dans un quartier défavorisé où j’ai travaillé, j’ai déjà reçu un panier sur la tête, et j’ai vu des enfants qui poussaient les tables et les chaises très violemment quand ils étaient fâchés.»

Cette «immaturité» scolaire sera pour plusieurs la source d’un futur décrochage. Pierre Potvin, professeur associé au Département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières, a enquêté à partir de 1992 sur un millier d’enfants des écoles primaires de la Mauricie. «Nous avons demandé aux enseignants de maternelle ainsi que de 1re et 2e année de classer leurs élèves selon des profils types — attachant, indifférent, préoccupant ou rejeté (autrement dit, considérés comme “tannants” dans ce dernier cas)», raconte le chercheur. Les enseignants devaient aussi anticiper le cheminement scolaire de l’enfant selon qu’il était voué à se dérouler, à leur avis, avec ou sans difficultés. Douze ans plus tard, Pierre Potvin s’est demandé ce qu’étaient devenus ces enfants. Son équipe a comparé les anciennes données les concernant avec leurs résultats aux examens du Ministère, et a vérifié s’ils étaient désormais diplômés, en retard, ou s’ils avaient décroché. «Au résultat, 77% des enfants jugés “préoccupants” ou “rejetés” étaient en retard ou avaient décroché avant leur 5e année de secondaire, contre seulement 20% des autres, rapporte Pierre Potvin. Cela ne signifie pas que les jeux sont faits dès la prime enfance, mais on peut en conclure qu’il est possible de dépister très tôt les élèves à risque, afin de les aider.»

Louise Henri, qui cumule 17 années d’expérience comme enseignante en maternelle, atteste que les enfants vulnérables qui arrivent dans sa classe n’ont souvent pas assez d’une année pour combler leur retard avant leur entrée au primaire. «Nous tâchons de leur enseigner l’autonomie et la vie en groupe, mais c’est un travail à petits pas, certains jeunes doivent être suivis par un spécialiste et cela prend du temps, précise Mme Henri, qui travaille aujourd’hui avec Geneviève Koci à l’école Saint-Pierre-Claver, à Montréal. Parfois, il est même déjà trop tard: j’ai connu un enfant très intelligent, mais d’un milieu familial tellement difficile qu’il a été envoyé en classe spécialisée. Il ne parvenait pas à suivre le cursus ordinaire parce qu’il n’était vraiment pas adapté à la vie scolaire.»

La garderie pour tous
Que faire alors, pour mieux préparer les enfants? Il faut leur enseigner très tôt à vivre les uns avec les autres, et répondre le plus possible à leur besoin de stimulation, croient les deux enseignantes. La fréquentation par tous d’une garderie avant d’entrer à la maternelle serait un grand progrès. Car c’est justement l’un des objectifs des services de garde que de préparer les enfants à la vie en collectivité. Le problème est que, encore l’année dernière avec environ 205 000 places en garderie «à 7 dollars», seulement 53% des enfants de moins de 5 ans ont eu droit au précieux sésame…

Pire, les enfants issus de milieux défavorisés, qui sont les plus prédisposés à entrer mal préparés à l’école, sont aussi ceux qui fréquentent le moins les services de garde. «Les familles les plus pauvres ont un accès gratuit à ces services à mi-temps, mais de tels horaires ne conviennent pas toujours aux garderies qui, du coup, ne priorisent pas leurs enfants», regrette Christa Japel. Et même quand des places leur sont offertes, les parents n’ont pas toujours envie de les utiliser. Soit qu’ils n’en ont pas besoin — un adulte reste à la maison —, soit que, situation plus délicate, ils éprouvent une certaine défiance vis-à-vis du réseau. Dans son plan Réussir, la Commission scolaire de Montréal propose d’étendre les classes de prématernelles pour les 4 ans à toutes les écoles afin d’y attirer notamment ces familles. «C’est un moyen d’aller chercher le plus possible d’enfants pour les préparer au primaire», espère Diane de Courcy.

Rehausser la qualité des garderies
Mais il faudra davantage. Le réseau québécois des garderies subventionnées a beau faire la fierté de nos gouvernements successifs, «la qualité des services reste un autre gros problème, et le développement des enfants n’y est pas toujours favorisé», considère Christa Japel, qui a enquêté à ce sujet en 2005 avec ses confrères Richard Tremblay et Sylvana Côté, de l’Université de Montréal. Si les CPE s’en sortent le mieux, avec un faible 6% jugés de qualité inadéquate, les garderies en milieu familial, qui comptent à elles seules la moitié des places subventionnées, sont mises en cause, avec seulement 29 % jugées de bonne qualité.

La liste des lacunes observées sur le terrain est longue: «Entre autres, les locaux ne sont pas assez spacieux, et les ratios d’enfants pour une éducatrice sont trop élevés chez les tout-petits, ce qui ne permet pas de répondre à tous leurs besoins affectifs, cite la chercheuse. Des jeux à l’extérieur n’y sont pas quotidiennement programmés. Ou encore, on y trouve parfois de l’excellent matériel, mais qui est complètement inutile pour la stimulation intellectuelle et l’apprentissage de l’autonomie s’il n’est pas rangé par coins d’activité, c’est-à-dire de sorte que les enfants puissent choisir leurs jeux et s’y concentrer pendant une période donnée.» Enfin, il y a la question du dépistage des comportements hors normes, comme ceux qui reflètent une difficulté à communiquer ou encore une violence extrême. «Face à un problème qui les dépasse, les éducatrices sont censées s’en remettre aux CLSC en prenant contact avec un spécialiste, dit Christa Japel. Mais dans la réalité, l’éducatrice en milieu familial qui a reçu tout juste 45 heures de formation sans avoir terminé sa 5e secondaire est souvent démunie, elle ne sait pas comment réagir. De ce fait, elle s’en tient à s’occuper de l’enfant comme elle le peut, et ce dernier grandit avec ses difficultés.»

Des places pour tous en service de garde, plus de moyens pour ces garderies, des éducatrices mieux formées, voilà qui donnerait aux enfants du mini baby-boom un vrai passeport pour l’école, et qui enclencherait pour eux la roue de la réussite scolaire. «Un enfant bien préparé apprendra facilement à lire au premier cycle du primaire, ce qui lui permettra d’apprendre tout aussi facilement en lisant à partir du deuxième cycle», souligne Christa Japel. En fin de compte, l’objectif des 80% de diplômés sera peut-être bel et bien atteint au début des années 2020. Mais il faut viser juste, et vite.

Les critères de la maturité scolaire
Les spécialistes ont établi cinq domaines pour déterminer l’état de préparation d’un enfant à l’école.
Santé physique et bien-être Développement physique général, motricité fine et globale, préparation physique pour entamer la journée d’école (alimentation et habillement adéquats), propreté, ponctualité, état d’éveil.

Compétence sociale Habiletés sociales, confiance en soi, sens des responsabilités, respect des pairs et des adultes, respect des règles et des routines de la classe, habitudes de travail et autonomie, curiosité.

Maturité affective Comportement sociable et sens de l’entraide, crainte et anxiété, comportement agressif, hyperactivité et inattention, expression des émotions.

Développement cognitif et langagier Intérêt et habiletés en lecture, en écriture et en mathématiques, utilisation adéquate du langage.

Habiletés de communication et connaissances générales Capacité à communiquer de façon à être compris, capacité à comprendre les autres, articulation claire, connaissances générales.

Source: Enquête En route pour l’école! sur la maturité scolaire des enfants montréalais, Direction de santé publique de Montréal, 2008.

Article publié dans Enfants Québec, septembre 2009

Commentaires

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4 commentaires

Educatrice en CPE

Bonjour
Je veux simplement vous remercier pour cet article.
Je l’ai trouvé en cherchant de l’information à remettre à un des parents de mon groupe au CPE, qui veut depuis le début de l’année (soit mois de septembre) savoir quel est mon « programme spécial » pour les enfants, puisqu’ils iront bientôt à l’école. Des chiffres, l’alphabet, le calendrier, et bien plus encore sont de ses demandes, son enfant n’est pas assez préparé pour l’école sans tout cela.

Améloe

Dommage de dire que tous les enfants devraient fréquenter la garderie parce que certains sont mal préparés à leur rentrée scolaire… A qui la vraie faute ? Malheureusement, aux parents d’aujourd’hui qui se déresponsabilisent complètement de ce rôle qui est d’éduquer leur enfants ! De les faire découvrir, explorer le monde qui les entoure… la garderie obligatoire pour tous ?! Hey oui ! Pourquoi pas ! Histoire que les parents se sentent encore moins responsables du développement psychomoteur et affectif de leurs enfants ! C’est n’importe quoi… mais surtout très triste que ce soit la seule solution pour que certains enfants ne soient pas pénalisés dans leur développement global…

Cathy

Jsuis tellement d’accord ameloe du grand n’importe quoi. Maintenant ils parent de maternelle a 4 ans…mais ils n’ont rien compris, toutes les etudes prouvent que savoir ecrire et lire precocement ne veut rien dire. La finlande est la plus grande example. Les gens qui font du homeschooling ont des enfabts qui reussissent tellement mieux et meme finissent plus Jeune. C une question de parent. Etre inattentif est normal pour des gars jusqu’a 8 and et meme plus. C pas normal de sattendre ace qu’il sassoit pendant 8 heures. Si Les parents etaient derriere eux, ils seraient tous des diplomés

Sophie

Moi, je suis d’accord avec l’article. Mon enfant va à la garderie depuis ses 7 mois environ, avec entrée graduelle. Ça lui permet de vivre beaucoup d’expérience en groupe, de se développer. Je me dis que toute sa vie elle devra vivre avec le monde (école primaire, secondaire, cégep, université, au travail, dans son cartier, etc), vaux mieux commencer le plus tôt possible et acquérir de bonnes compétences sociales et comportementales. Moi, je n’ai pas eu cette chance, et j’en ai payé le prix cher. Moi, j’ai étudié en informatique, mais je laisse ma fille avec des gens dont la spécialité est le développement d’un enfant. Ainsi, ils peuvent m’aider à élever mon enfant adéquatement, me donner des conseil aussi, pour lui donner les meilleurs chance dans la vie et faire d’elle une personne heureuse et accomplie, c’est tout ce qui compte.

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