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Dany Laferrière

Photo: Marie-Josée Legault

Photo: Marie-Josée Legault

En ce mois du Salon du livre, l’écrivain Dany Laferrière nous parle d’enfance et de littérature.

Depuis son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, paru en 1985, Dany Laferrière fait partie de notre paysage culturel. Observateur redoutable, il pose sur la vie un regard d’anthropologue et de critique, et n’hésite pas à remettre en question nos idées reçues. Pour lui, les enfants sont des poètes et des philosophes. «Ils possèdent la seule chose que demandent la poésie et la philosophie, c’est-à-dire le temps.» Et les parents devraient savoir s’inspirer de cette règle de sécurité que l’on trouve à bord des avions: ajustez votre masque à oxygène avant de mettre celui de votre enfant. «J’ai toujours senti que, si je n’étais pas heureux moi-même, je ne pourrais pas donner un peu de bonheur autour de moi. Je ne crois pas que l’on doive se sacrifier, changer sa vie pour ses enfants. Ce serait leur mettre une pression terrible.»

Depuis qu’il s’est établi au Québec, en 1976, cet homme, qui a passé son enfance à Petit-Goâve dans la maison de sa grand-mère, a fait paraître une douzaine de romans, quelques essais, deux livres jeunesse dont le premier, Je suis fou de Vava (Les Éditions de la Bagnole) remportait en 2006 le Prix du Gouverneur général pour le meilleur texte de cette catégorie. Son dernier album jeunesse, La fête des morts (Les Éditions de la Bagnole), parle de la mort «qui est un papillon qui se pose sur les yeux de ceux qui aiment», de l’amour «qui assure la survie de ceux qui meurent», de fantômes, de peurs et de rituels vaudous.

«Pour moi, affirme Dany Laferrière, les enfants peuvent tout à fait saisir les sujets les plus abstraits. Ils sont passionnés de ce genre de choses! Ils ont moins besoin de livres faits pour eux que de livres intéressants. Je ne comprends pas tout ce réalisme, ce matérialisme prémâché qu’il y a de nos jours dans la majorité des livres jeunesse. La langue, la syntaxe, le vocabulaire, le contenu, tout y est contrôlé! Pourtant, autrefois, les livres pour enfants les plus extraordinaires — Peau d’âne, Le petit chaperon rouge… étaient très abstraits, voire surréalistes!»

L’enfance de l’art
Dany Laferrière a grandi dans la vénération des livres. «Les dimanches à Petit-Goâve, se rappelle-t-il, je me promenais avec ma grand-mère dans la rue des Vignes, et nous passions toujours devant la maison d’un vieux monsieur qu’on appelait le “Notaire”. Il y avait sur sa galerie une grande table pleine de livres. Il était assis et lisait, avec ses loupes et ses lunettes. Ma grand-mère disait tout bas, avec vénération: c’est un lecteur. Autant dire qu’il était un dieu! Et moi je regardais cet être magique, ce lecteur qui était capable, sans même ouvrir la bouche, de faire venir un écrivain d’un siècle passé pour converser tranquillement avec lui, un dimanche après-midi à Petit-Goâve.» Dans la maison de cette grand-mère, dont l’écrivain a fait un personnage inoubliable de L’odeur de café, il n’y avait pas de bibliothèques, mais des livres éparpillés un peu partout, à portée de la main. Et si l’auteur de Je suis un écrivain japonais a lu sa part de Oui-Oui et autres contes pour enfants, il a aussi découvert très tôt la «grande littérature». Vers l’âge de 9 ans, cloué au lit par une rage de dents, étourdi par l’alcool de cerises qu’il avait trouvé sous son lit, il s’aventurait dans Climats, d’André Maurois. À 12 ans, il s’évadait à mille lieues de son village en lisant Guerre et paix de Tolstoï. «Bien sûr, je ne comprenais pas tout, raconte-t-il. Mais même les adultes ne comprennent que 70% de ce qu’ils lisent, en général! Pourquoi suppose-t-on que les enfants devraient tout savoir? Est-ce qu’on ne lit pas, précisément, parce qu’on ne sait pas?»

Depuis, Dany Laferrière n’a jamais cessé d’aimer les livres. Un amour qu’il a transmis à ses trois enfants, sans le leur imposer. «J’ai des filles têtues, plaisante-t-il. Si j’avais insisté pour qu’elles lisent, elles n’auraient pas ouvert un livre! Mais je les ai “exposées” à la lecture. J’ai toujours lu devant elles. Et ça a fonctionné. Elles ont à leur tour découvert ce formidable jouet, qui est le vélo de l’esprit; cet objet révolutionnaire, beaucoup plus moderne que l’Internet, qu’est le livre.»

Aujourd’hui, les filles de l’écrivain — Mélissa, Sarah et Alexandra (respectivement nées en 1980, 1985 et 1990) — sont des jeunes femmes autonomes. La première fait des études dans une université d’Atlanta, les deux autres vivent toujours avec lui et leur mère, Maggie. À l’aînée, il a légué son sens de l’observation. À la cadette, sa soif de lire. Et à la benjamine, son esprit insatiable et curieux. «Je ne crois pas trop à l’éducation, déclare-t-il pourtant. Je ne pense pas qu’un enfant soit un être d’argile qu’on peut modeler à son gré. Je pense plutôt que les enfants nous imitent. Ils apprennent en nous regardant faire. Et un jour, ils se souviennent.»

Enfants Québec, novembre 2009

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