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Fred Pellerin

fredpellerinwebEn faisant des gens de son petit village les héros de ses contes, Fred Pellerin a conquis le cœur d’un très large public. En ce mois du Salon du livre, ce père de deux petites filles nous parle de l’ancêtre de toutes les littératures.

Sur scène, il est tout seul. Un piano, une guitare, une mandoline, un micro pour chanter et raconter, ses deux pieds pour bien marquer le rythme. Il est seul, et pourtant, tout l’espace est habité, traversé par les Toussaint Brodeur, Ézimézac Gélinas, Babine et autres Curé Tout-neux, des figures directement inspirées des gens de son village de Sainte-Élie-de-Caxton, en Mauricie, et de sa famille. Une grand-mère «rapporteuse de souvenirs»… un père très silencieux, «qui n’était pas conteur, mais comptable» et qui, lorsqu’il se décidait à parler, «faisait décoller son auditoire»… toute une microsociété qui a été le terreau de son enfance, de ses racines.

Oiseau rare
À 32 ans, Fred Pellerin est une espèce en voie de disparition. Un gars attaché à la famille, à ses origines, aux traditions, à la culture qui se transmet de génération en génération. Pour lui, le conte n’est pas seulement une forme de littérature, c’est l’ancêtre de toutes les littératures. Se faire raconter une histoire est un besoin, un plaisir qui remonte à l’enfance, et qui nous suit jusque dans l’âge adulte. «C’est universel, dit-il. On a tous besoin de se faire emplir de quelque chose. Qu’on aille au cinéma, qu’on lise un livre, c’est toujours la même soif de se faire raconter une histoire. Et la comptine, le conte, les chansons, les recettes de cuisine, les superstitions, les proverbes, sont tous du domaine de la culture et de la tradition orale. Autrefois, ces traditions se transmettaient. Aujourd’hui, peut-être moins. On pense qu’une recette, ça s’apprend à la tévé.»

L’enfance de l’art
Dans la maison de son enfance, on baignait quotidiennement dans cette culture. Lorsqu’il était petit, sa mère l’endormait avec des histoires. En voiture, quand la famille partait en vacances, son père racontait, pour passer le temps, ses versions du Petit poucet ou des Histoires des pays d’en-haut et d’en bas. Aux Fêtes, la visite chantait. La grand-mère de Fred notait dans un journal ses menus de réveillon. «À une certaine époque, rapporte-t-il, mon frère et moi faisions la vaisselle avec notre père, tous les soirs. Et celui-ci chantait. Il nous a appris plein de chansons traditionnelles.»

Fred Pellerin jubilait, absorbait tout comme une éponge, et engrangeait des idées, des noms, des airs. Mais il était loin de s’imaginer qu’il gagnerait un jour sa vie en chantant et en racontant des histoires. «Quand j’étais adolescent, j’ai été guide touristique à Sainte-Élie-de-Caxton. Et pendant la visite, je racontais l’histoire de mon village. Tous les personnages qui font désormais partie de mes spectacles étaient là, en dormance. Mais je ne savais pas que ce que je faisais portait un nom. Jusqu’à ce que je voie Michel Faubert, Alain Lamontagne et Jocelyn Bérubé. Sur leurs affiches, c’était écrit: conteur. Et j’ai su que c’était ça, mon métier.»

Depuis ce temps, Fred Pellerin a donné des milliers de spectacles dans toute la francophonie. Il a lancé trois livres-disques (réunis en un coffret, Contes de village), ainsi qu’un album de chansons, concocté avec son frère Nicolas et dont les ventes se montent déjà à plus 35 000 exemplaires. Il a écrit le scénario du film Babine (en salle dès le 28 novembre), réalisé par Luc Picard et mettant en vedette, entre autres, Vincent-Guillaume Otis, René-Richard Cyr, Gildor Roy, Antoine Bertrand et Marie-Chantal Perron.

Fred raconte des histoires pour gagner sa vie, mais aussi pour mieux la vivre. Dans sa maison, à Sainte-Élie-de-Caxton, il y a des accordéons, un piano, des guitares, des mandolines, et aussi des tas de de livres. «Tout traîne, tout est là, à portée de main, dit-il. Je laisse mes filles (Marie-Neige, 3 ans, et Marie-Fée, 4 mois) toucher à tout.» Il leur chante les chansons de sa famille («Elles sont là, tout le temps. Elles planent dans la maison»). Et il leur raconte des histoires, «le soir, le jour, n’importe quand!» La lune qui était tombée dans le lac. Le bossu qui avait perdu sa bosse. La petite poule rouge. Mais aussi… le quotidien. «Souvent, Marie-Neige me demande: raconte-moi aujourd’hui. Et je lui raconte notre journée. En la colorant. Je la ramanche. Je la distorsionne. Ça lui emmerveille ses jours.»
Et cela emmerveille aussi les siens. «Sinon, reconnaît-il, je trouverais la vie bien terne… Et puis, toute cette tradition, ça m’assoit sur quelque chose. Je pense qu’on est dans une quête identitaire incroyable, au Québec. Certains cherchent à nous imposer notre identité en brandissant des concepts intellectuels. Mais la culture, c’est viscéral. Ce n’est pas ce que tu vois comme films, c’est ce que tu manges le matin en te levant, c’est comment tu dors dans ton lit, ce sont tous les petits gestes quotidiens, les histoires, les chansons.»

Passéiste, Fred Pellerin? «Pas du tout! se récrie-t-il. Je vis dans le présent! J’ai Internet, pis toutte!» Mais il est profondément ancré dans ce village où il a installé sa petite famille. Ce village qu’il a contribué à faire connaître. «Au Québec, remarque-t-il, on a coupé nos racines parce qu’on croyait qu’elles nous emprisonnaient. Pourtant, il me semble que, si l’on veut pousser et croître, on a besoin de racines. Moi, je suis inscrit dans cette communauté depuis toujours. Quand j’étais petit, j’allais chez le dépanneur et on me saluait, j’étais le gars de Max, de Bernadette. J’étais reconnu avant même d’exister, parce que je faisais partie d’un clan plus grand. Aujourd’hui, je pourrais rester chez nous, à tchatter, et avoir l’impression que je communique. Mais j’aime autant partir avec mes filles dans le pousse-pousse et aller chez le dépanneur du village.»

Enfants Québec, novembre 2008

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